COLD

Cowboy Builder « COLD » CD (bison)
Voici un groupe originaire d’Edimbourg si je ne me trompe et « COLD » est leur troisième sortie. Je ne saurais en dire beaucoup plus sur le groupe. Mais leur son interpelle. Melodica, orgues, bongos, sampler, double batterie constituent un fatras instrumental sur lequel ils posent des objets sonores volontairement bancales, troublantes, jouant sur la répétition, les espaces, la dissonance…Si « Alien », compo chantée, pourrait être parler à des fans de Faust, « Window » qui suit est un artefact beaucoup plus déconstruit. « Nightshift » est une variation sur une corde dans un décor factice plongée dans une nuit artificielle. Des voix presque lointaines s’échappent du percussif « Tourist », ésotérique en diable et puissamment évocateur avec une flûte défricheuse qui n’aurait pas déplu à Areski Belkacem. « Film » est une fresque de huit minutes qui confirme les influences cinématographiques à l’occasion d’une longue échappée nocturnes om orgues et percussions se croisent sous une lune aux lueurs dramatiques (des cris, une guitare). »Clocks » et une voix féminine, glissant sur la réverbération, joue sur l’alternance de dépouillement et d’intensité comme dans la création d’un pattern inédit, cryptique et détonant, quasi-ritualistique. Le chaloupé « Satan » tout en déséquilibres rythmiques contrôlés et le très rond « Wean » procèdent de la même inventivité, comblant mes oreilles de sonorités aventureuses. Une très belle découverte pour un groupe qui, comme l’indique le label dévoile une  » musique industrielle pour une époque où « l’industrie » se résume à travailler de nuit pour Amazon et à boire du vin en cubi de chez Lidl ».

Blason « s/t » LP (tanzprocesz / bruit direct disques)
Conformément à la pochette, j’ai eu l’impression dès les premières minutes de ce disque de passer à travers une chute et de fouler le mince et sinueux sentier d’une vaste jungle. Une jungle électronique bien sûr dans laquelle des constructions sonores tombent du ciel comme des lianes, créant petit à petit un vert enchevêtrement vite humidifié par les premières gouttes d’un orage aussi bref que brutal. J’ai entendu la pluie avant de l’entendre dans l’enregistrement, dans un surprenant croisement entre la vision provoquée par la musique et la musique elle-même. Les synthés modulaires fendent l’espace à la machette. On glisse sur des feuilles de la taille d’un terrain de foot. Dans le creux d’un arbre sans fin, les bruissements sourds de nos organes. Retour de l’autre côté de la chute après une glissade-oubli dans un intérieur aussi sec que de la moquette murale d’un immeuble brûlant des années septante. L’humidité s’infiltre dans les circuits, une lumière stroboscopique envahit la grotte avant de laisser place à un discret clair-obscur dans lequel naît le rêve du deuxième morceau. Grave, nocturne, celui-ci est un tunnel de sensations où les chocs sur les parois sonnent comme dans un jeu vidéo, où l’esprit coule comme de la lave dans une fontaine feng shui robotisée en rébellion contre ses créateurs. Le ruissellement non-méditatif laisse place à des successions d’embrasements, traçant au sol des formes géométriques, des cristaux qui prennent forme dans un bourdonnement galactique. Le planétarium s’illumine de mille mystères, alors que l’image mentale du générique de thalassa à l’envers fait une apparition incongrue. Ni tragique, ni comique, cet album est comme passer doucement une main à l’aveugle sur un relief inconnu, chercher inlassablement la sensualité des machines au plus profond de son imagination.

Eddy Current Suppression Ring « In the light of recent events » LP (Suppression records)
Ce nouvel album surprise du groupe – qui est à l’origine du son de nombreux combos australiens qui nous épatent depuis vingt ans – est une occasion de mieux comprendre les raisons de leur rôle de précurseur et de « grand frère » au sein de cette scène si vivace. Tout est incroyablement bien construit chez ESCR: le son – notamment la guitare merveilleusement nerveuse et superbement mixée -, les compositions – ballades, mid-tempo, enlevées – ils savent tout faire – et bien sûr les textes – patiemment mûris et brillamment interprétés par Brendan Huntley. Ainsi l’album accroche tout de suite l’oreille, virant même largement en tête avec le poignant et intime « Turtle ». La guitare trouve l’intensité requise par le texte, une des preuves éclatantes de l’alchimie entre ces quatre musiciens. « Ivory Tower » tance le pouvoir avec ce qu’il faut de tension – basse vorace au possible, guitare-opinel qui taille dans le vif du sujet. « Swimming hole », un des grands morceaux de l’album, cultive la même acuité, le même humanisme sur fond de riff inoubliable. « Empathetic » propose une approche plus déconstruite au niveau guitare et des intonations plus aigües au niveau du chant. L’enchaînement des morceaux semble finement travaillé, l’ensemble est sec et percutant à l’image d’un « Past & Future », morceau de clôture parfaitement ancré dans leur son, avec la recherche de l’intensité qui les caractérise puisant autant dans des influences 60s que dans le punk, le kraut ou la power pop. « In the light of recent events » est un disque particulièrement abouti, d’une puissance à la hauteur de beaucoup d’enjeux actuels tout en étant aussi très personnel sur bien des aspects. Chapeau bas et vivement une grande tournée mondiale!

The Spatulas « A blue dot » LP (Post Present Medium)
Après une cassette et un LP (« Beehive Mind ») remarquables enregistrés avec des musiciens de Portland puis un duo à distance avec la guitariste Nowhere Flower – un de mes albums favoris de l’an passé – Miranda Soileau-Pratt, désormais basée dans l’Indiana, est de retour avec un album concocté avec des musiciens du Massachusetts où elle a également fait une escale. Si l’on retrouve ce mélange finement dosé de fragilité et d’intensité sonore brute qui est l’une des spécificités de son projet The Spatulas, il y a aussi dans ces nouvelles chansons – enregistrées avec Emily Robb – une nouvelle amplitude et une nouvelle densité. Utilisant la technique d’écriture du courant de conscience, Miranda construit ses textes comme des supports – souvent mélancoliques – sur lesquels s’accroche une musique qui travaille l’art du contraste et du tumulte contrôlé. Les guitares sont nerveuses mais laissent le champ libre à un chant, des mots, des intonations, des silences qui traduisent un sens de l’observation, une introspection, une vision tout à fait personnels. Il y a même un sens de l’interprétation, de l’incarnation qui marque. Le signe d’une vérité qui fait son et d’émotions souvent fortes qui sculptent une musique-rempart dans un monde effrayant. Il y a dans ces chansons, partagées entre coruscations et amertumes, quelque chose qui se retrouve autant chez certains groupes néo-zélandais du début des années 80 que dans d’autres plutôt implantés du côté de Columbus Ohio dans les années 90. Peut-être tout simplement une certaine idée de la musique comme convecteur-guide idéal permettant d’associer trouble et apaisement dans un seul geste.

Stephen Cogle w/Peter Stapleton « An Afternoon With Victor Dimisich » LP (Siltbreeze)
Victor Dimisich Band est un groupe mythique de la scène indépendante néo-zélandaise formé à Christchurch par Peter Stapleton et Stephen Cogle en 1980. Juste avant cette formation les deux compères ont joué avec Bill Direen – dont nous avons déjà parlé ici – ainsi que Peter Fryer et Alan Meek dans Vacuum (deux superbes 45t d’archives de 78-79 exhumées par Siltbreeze en 2011-2012). Avant de sortir un disque avec Victor Dimisich, Peter Stapleton en a même sorti un avec The Pin Group aux côtés notamment du fameux Roy Montgomery – il y a d’ailleurs une proximité entre ce disque et les chansons présentées ici. Bref, ces deux là sont dans tous les meilleurs groupes néo-zélandais de la fin des années 70 et du début des années 80 et ce « An afternoon with Victor Dimisich » est un enregistrement démo antérieur à la sortie de leur premier album en 1983 sur Flying Nun (enregistré si je ne me trompe en ’82 avec Alan Meek et Mary Heney alors que le groupe s’était déjà séparé). L’enregistrement est live mais cette particularité n’altère aucunement la beauté des compositions. La voix de Stephen Cogle est inoubliable, sombre et profonde, lancée sur des accords ténébreux. L’ambiance est à la fois acoustique et quasi gothique. En 2018 le label Melted Ice Cream de Christchurch sortait un morceau de Dark Matter – autre groupe de Cogle – sur une compilation de groupes de la ville introduite de la façon suivante: « Qu’y a-t-il de plus typique de Christchurch qu’une Subaru Legacy calcinée devant une cathédrale endommagée par le tremblement de terre ? Peut-être ceci ». Inspiré par le talent d’interprétation de one-hit-wonders garage des années 60 et trempé d’une poésie des mers du Sud qu’il m’est bien difficile à décrire, cet après-midi avec Victor Dimisich est un souvenir poignant d’une scène locale inoubliable qui a ému bien au delà de son île d’origine.

Genre is death « Attractive people » LP (In The Red)
Voici le premier album de ce jeune duo installé à New-York en 2023. Enregistré et produit par le fameux Martin Bisi – connu pour son travail avec Sonic Youth, Swans et beaucoup d’autres – et bénéficiant du soutien de Lydia Lunch et autres grands noms de la scène noise et no-wave du début des 80s, il serait aisé de les cataloguer rapidement dans cette filiation historique. Pourtant, le disque présente une palette plus large qu’il n’y paraît. Si la volonté de travailler un son particulier est assez claire – avec beaucoup d’attention pour la distorsion et la réverbération – la noirceur marque aussi dès le premier morceau, « Heaven hits the wall ». Le groupe soigne les parties instrumentales comme le chant, les textes sont forts et la passion coule comme une sueur froide le long de ces six premières minutes qui plantent le décor. L’accrocheur « Attractive people » (« you don’t have a life / you just wanna be attractive ») démontre à quel point Genre is death vise à la fois le fond et la forme, peignant un tableau sans compromis de ses contemporains. Mais soyons clair: il n’y a aucun souhait de faire un disque « indie rock » de plus ici. Guitare et basse sont aussi constitutifs de leur son que leurs deux voix. A l’instar d’un Birthday Party le groupe est soulevé par son propre son, travaillant les tensions comme les espaces, les intonations comme la spectralité. Oiseaux de nuit qui voient rouge tous les jours (« I see red »), ils peuvent avoir la tête dans le bitume comme dans les cieux (« Prized Tune »), rongeant leurs freins dans les sous-sols humides ou explosant dans une sourde tornade sonique et brûlante (la fin de « Swine / Beyong Good People »). Un très prometteur premier opus, dense et prenant qui donne furieusement envie de voir le groupe sur scène.

Lupo Città « Inverno » LP (12XU)
Je vous avais déjà parlé de ce trio de Boston lors de la sortie de son premier album il y a deux ans. J’attendais donc ce nouvel opus de pied ferme. Comme son nom l’indique, ce disque est un face à face avec l’hiver – entendu ici dans tous les sens du terme. Ce qui m’a frappé dès les premiers morceaux est que la force du trio, sa cohésion, est plus éclatante que jamais. Chris, Jenn et Sarah font bloc face à cet hiver que nous voyons tous s’assombrir et s’allonger toujours plus. Les voix se croisent avec un mélange de douceur et de gravité (« To The Last Look ») alors que la musique se tend parfois d’une noirceur qu’ils n’avaient jusqu’ici pas laissé transparaître. Les guitares traînent et vagabondent dans des espaces infinis, arpentant en mode mineur et donc le spleen en bandoulière, l’étendue des possibles devenus impossibles. On sent que l’écriture a été partagée très largement, chacun contribuant de manière directe à la construction des morceaux, certains brûlant d’une énergie rugueuse (« Can’t see »), d’autres tenant plus du crépitement savamment maîtrisé dans l’âtre (« Satisfy », « Inferno »). Le dixième morceau – « Nap at dawn » – où les voix se superposent et où toutes les couches des morceaux précédant semblent s’étaler comme des corps s’extirpant d’une hibernation donne un rayon d’espoir et de force, avec toute la magie de l’électricité que dompte si bien ce groupe attachant.

MARS « Live at the Village Gate 1977 » LP (Hozac Archival)
Groupe mythique de la no-wave new-yorkaise originelle, MARS n’a pourtant laissé que peu de traces discographiques. Ce live de 1977 de très bonne qualité est donc particulièrement intéressant car il laisse à découvrir le groupe avant toute forme d’enregistrement, avec certains morceaux qui n’ont jamais été publiés et surtout avec un style que d’aucuns ne leur auraient pas prêté. En effet Mars présente ici un son énergique, construit et presque mélodique qui préfigure les envolées chaotiques et dissonantes pour lesquelles ils sont généralement connus. Outre le jeu de basse tendu au possible de Mark Cunningham et la batterie frénétique de Nancy Arlen, c’est le chant toujours au bord du gouffre de Sumner Crane et Connie Burg qui donne indice sur la virée dans le rouge qui se profile. C’est ce chant qui fracture le groupe contre les murs du genre, contre les murs de la norme rocknroll-esque. On sent bien que Mars cherche cette rupture/rapture, pousser l’intensité à son maximum pour voir ce qu’il y a derrière. Un morceau comme « 81 warren street » retranscrit parfaitement cette volonté sourde et indestructible. Au-delà du document sonore unique présentant les prémices d’un mouvement radical majeur, ce « Live at the Village Gate » est aussi et surtout un album ébouriffant et vivifiant que je vous recommande vivement!

Mossy Place « Empty wall, meadow green » CD (Bruit direct Love club)
La canadienne Mossy Place cultive une grammaire de la fragilité sur cet album édité par la branche CD du label parisien bruit direct disques. Des rythmiques doucement secouées, un chant parfois à peine audible, de superbes entrelacs de guitare scintillants – à l’instar de ses consœurs de The Submissives – et un enregistrement plutôt lo-fi contribuent à l’installation d’une atmosphère particulière au fil des premiers morceaux. Dans une chambre, dans une forêt, les pieds dans la tourbe ou dans les replis d’une épaisse moquette mais la tête définitivement ailleurs, Mossy Place déploie un imaginaire en déambulatoire, traînant ses pensées dans tous les recoins où son corps comme son esprit peuvent l’emmener. « Starlit and Wildflower » et on lève immanquablement la tête à la recherche d’une réponse, dans le gris des nuages, dans le souffle qui fait bouger le faîte des arbres. Parfois cette langueur poétique se mue en sombres descentes quasi industrielles (« Casper’s weather ») ou quasi new wave (« Dance Floor ») mais toujours avec un port de tête inspiré de la Tour de Pise, le regard perdu à jamais. Comme dans quasi tout projet personnel utilisant cet instrument, la basse sert de squelette à des compositions qui jouent du synthétique, des échos, des effets avec discrétion. L’artiste assume sa spectralité, provoque avec malice les apparitions réelles ou rêvées. Regards en arrière ou lunettes de soleil, il va falloir choisir. La lente dérivation ici proposée est une invitation au hasard, à l’inconnu, aux « risques inconsidérés » qui sont la porte d’entrée vers l’autre côté du miroir. »Going out like the moon » comme elle dit si bien.

Bikini Mutants « Let’s mutate » LP (Sealed Records)
Encore une belle réédition de la part du label anglais Sealed records qui, au bout de plusieurs années de travail, nous présente ici la première sortie vinyle de Bikini Mutants, groupe qui n’avait enregistré que deux démos en 1982 dans le Somerset et dont les membres se sont ensuite retrouvés dans My Bloody Valentine et The Chesterfields. A la périphérie de la scène anarcho-punk locale, le groupe en a gardé cette guitare sale et rouillée qui pousse les contrastes avec les lignes de basse hyper rondes et douces et la voix quasi angélique de Criss Cole. Les morceaux sont souvent traversés de dynamiques étonnantes, accélérations imprévues, changements de ton qui donnent beaucoup de vivacité à l’ensemble (« Paper Plane » par exemple). Outre la basse très en avant, il y a aussi une approche très complète du jeu de batterie avec une certaine technicité, pas du tout gênante mais qui donne une grande profondeur percussive aux morceaux. La guitare claire et un certain parti pris pop n’effrayait pas non plus le groupe à l’image du morceau « Empty » qui transcende des accords simples et des pointes dans les aigus en petit hymne pop. Les effets de « This Cat Floyd » me semblent avoir eux une claire influence reggae, dans cette façon de jouer sur les latences et les décalages. Quelque part entre Au Pairs et Essential Logic, Bikini Mutants est une superbe découverte qui n’a rien perdu de sa fraîcheur près quarante cinq ans après la fin de sa brève existence.

Flower Power « Raw Power » CS (Urticaria)
J’ai écouté pas mal d’albums ces derniers jours en pensant à cette chronique. Aucun ne m’a autant frappé que ce court album de ce groupe originaire de Drogheda, au nord de Dublin. Six morceaux oscillant entre 40 secondes et 1 minute 23, quelque part entre Stooges – cela ne vous surprendra pas au vu du titre – et Discharge. Pourquoi eux, pourquoi maintenant? Pour plein de raisons mais la meilleure est celle laissée en commentaire par un auditeur « the world needs more of this ». Flower Power va à l’essentiel: tout est à fond bien sûr, le chant est bilieux au possible mais il y a des espaces qui ressemblent à d’immenses mottes de terre qui nous tomberaient sur la tête. Agitations dans la boue. Quelque chose de terriblement terrestre. Une envie de crier les pieds dans les profondeurs du sol, de hurler son existence à la face de puissants hors-sol. « The Flower » et on danse danse de rage et de désespoir dans cette vase infinie, ce bourbier perpétuel, ce bain de bouillasse que nous imposent trop souvent les innombrables turpitudes de ceux qui prétendent nous gouverner. Il y a quelque chose de revigorant dans ce « Raw Power » qui puise dans les tensions du monde et en tire une salve ramassée de morceaux déflagrateurs. Vivement la suite!

CIA Debutante « Trespass » LP (Siltbreeze)
Voici déjà le quatrième album du duo CIA Debutante et son arrivée suscite déjà l’espoir, a minima d’une expiration voire d’une inspiration pour surmonter la vie tels des poètes. D’une zone intermédiaire aux caractéristiques indéfinies – potentiellement derrière les lourdes portes du temps – le groupe nous envoie ces neuf morceaux alors que nous constatons chaque jour une montée de l’insoutenable semblant mener irrémédiablement à une escalade ultime. Fort d’un strict régime d’eau « mangée », CIA Debutante désarçonne d’abord de quelques morceaux plus adroitement enregistrés qu’à l’accoutumée: voix presque nette, brouillard se levant rapidement, structures dégagées derrière les oreilles. Il y a bien les fulgurances rythmiques de Paul Bonnet, des arrangements synthétiques vaporeux et de saisissantes saillies guitaristiques de Nathan Roche mais le groupe semble presque engagé dans une voie plus posée jusqu’à ce que les « Trespass » et autres « Cergy Prefecture » laissent la place à l’immense « Danube bend » où l’apparition d’une clarinette propulse le morceau dans une chambre forte hallucinatoire où les conflits deviennent confits et les nuages cryogéniques mortels de douces meringues parfumées. Le fleuve écoute avec nous et apporte sa sombre profondeur et ses méandres infinis. Fièvre et imagination mènent à une errance magnifique où marcher longtemps, parler uniquement à des inconnus, déboulonner des interdits deviennent des habitudes, comme un vitellus mental sans cesse renouvelé dans une régénération interlope encore inexpliquée. « Chaos, color, anarchy », « Flesh Microchip Repair », le sommet de l’album résume la vue du haut de la plus septentrionale montagne de la chaîne Transantarctique, gravie en seulement trois minutes et cinquante-trois secondes. Nous n’avons plus de sang, que des âmes et CIA Debutante se penche sur leurs destinées au delà de nos existences terrestres. A fond de cale dans un cargo goinfré de pharmaceutiques frauduleux ou quadrillant méticuleusement la République d’Užupis en répertoriant l’intégralité des micro-organismes, le duo est perpétuellement tiraillé entre dépravation et pèlerinage intérieur. Ce dernier leur fait visiter d’étonnantes et inspirantes contrées musicales à l’image de « Native Organism » qui clôt ce « Trespass » parfaitement réussi.

AIDS Wolf « Harsh Human Style » CD (Skin Graft)
Actif entre 2003 et 2012, AIDS Wolf est un de ces ovnis bruitistes dont on se souvient forcément si on a eu la chance de croiser leur route un jour. « Harsh Human Style » présente leurs quatre derniers morceaux, composés juste après l’album final « Ma Vie Banale Avant-Garde » et enregistrés en 2012 après une ultime tournée européenne. Le groupe de Montréal est alors trio et on les sent plus libres que jamais. Ces enregistrements sont-ils pour les fans hardcore du groupe? Je ne pense pas qu’ils leur soient réservés. J’ai pas du tout envie de vous citer des influences ou quoi que ce soit. C’est une musique hyper bestiale, un truc qui te soulève de mille convulsions, abrasif, sans concessions. AIDS Wolf aimait jouer à s’en décaper l’âme, et c’est ce qui me revient en premier. Il y a un abandon qui fait irrémédiablement écho à la no-wave new-yorkaise originelle (« Sixty EIGHT »): saillie/mouvement presque théâtral qui s’encombre et s’emballe simultanément, possédé par le poison au bord des lèvres. Mais c’est aussi un grand balancement bluesy/noisy (« Sixty SIX »), souterrain, grondant emmené par les éructations de Chloë Lum, la batterie pétaradante de Yannick Desranleau et le raffut quasi permanent d’Alexander Moskos à la guitare. On est dans leur local d’enregistrement, tout est incomparablement trop fort, les auditions seront détruites à jamais mais dans ce lâcher-prise total, la furie sonique passe directement dans le sang, il n’y a plus d’espace entre eux et leur musique. Ils sont harsh, ils sont humains, ils étaient fichtrement stylés. Quatre morceaux à écouter car c’est le genre de groupe complètement brûlé dont on aurait bien besoin en ce moment pour remettre un peu les idées en place à pas mal de gens.

Eternal Music Society « s/t » LP (Knotwilg)
Besoin d’évasion? J’ai ce qu’il vous faut. Eternal Music Society est un groupe suédois comprenant des membres de certaines des formations les plus en vue de la scène expérimentale du pays, que ce soit Enhet För Fri Musik, Skeppet, Frihet, Neutral, Leda ou encore Kröppskanedom. Le groupe présente la particularité d’avoir deux batteries en plus des habituelles guitares et basse. Propulsé par des rythmiques puissantes, le bassiste allonge des lignes à l’infini comme dans une descente interminable vers la Vallée de la mort. Au niveau guitare, ça triture du fuzzy, wah-wah sans laisse lignée Les Rallizés Dénudés dans les oreilles et pas dans une réédition hors de prix. « Can’t heat » porte mal son nom, ça chauffe sévère, ça crépite même avec le souffle d’un feu qui se consume vite. Sur « Unknown Voltage », mon morceau préféré, des motifs simples à la batterie et à la guitare sont lentement étirés comme un horizon qui se déploie ou un condor qui ouvre ses ailes. Et il y a toute une petite cuisine de larsen qui surgit dans la deuxième partie, c’est un bonheur d’assaisonnement sonique, fin, captivant et aussi libre que maîtrisé. « 23 is eternal » est une longue composition où le son clair et sec des batteries se mélange doucement avec de scintillants entrelacs de guitare, comme une pointe de sel qui relève doucement la saine monotonie de journées au grand air. Une furieuse envie de marcher jusqu’à l’épuisement, sans destination précise mais les yeux et l’esprit grands ouverts. Eternal Music Society cajole un essentiel, celui de travailler le son sur le temps long, au plus près des cordes, au plus près des peaux et de laisser les portes de l’imaginaire s’ouvrir au fil de leurs compositions.

EXEK « Prove The Mountains Move » LP (DFA)
C’est déjà le septième album du groupe australien et il semble s’améliorer de disque en disque. Le chant d’Albert Wolski est encore plus soigné et la musique tend de plus en plus vers une pop sophistiquée, presque orchestrale sans renier ses origines post punk/dub et les tant admirés PiL et autres Flying Lizards. Les textes de Wolski sont intrigants et on les apprivoise progressivement au fil d’écoutes aux confins de l’ambient, de la mélodie pop, des atmosphères dub ou d’envolées kraut ou psyché/prog. Chaque chanson est une plongée sous-marine à remonter lentement une dorsale océanique, les yeux écarquillés, des questionnements plein la tête face à des petits détails ou à l’immensité des éléments. Une tête-bulle qui semble soudain se détacher, se séparer, prendre son autonomie d’un corps immergé dont les mouvements se ralentissent au contact d’univers inconnus. Les arrangements sont des micro déplacements qui ajustent patiemment la tangente, le biais que constitue irrémédiablement chaque composition par rapport au tout-venant du robinet « musiques alternatives ». Ces dernières, cependant, peuvent être sorties de leurs contextes, détournées, trafiquées comme dans un immense réseau neuronal et c’est aussi l’objet car il y a de l’ingénierie inversée dans la musique d’EXEK, parfaitement réversible voire caméléon comme pouvait l’être dans d’autres registres, celle d’un Bowie. Dans une lente progression en lacet, l’album culmine avec le magnifique « Don’t answer (when they call) » et son piano-refuge, un piano-forte qui fait figure de rempart à corde contre l’abrutissement de la force aveugle drapée de tags « paix » fraîchement moulus à la chaîne dans des entrepôts Meta. En équilibre sur le sommet, Exek déploie ses propres stratégies obliques pour envoyer les trois derniers morceaux sur la montagne du tigre et coiffer au poteau un bon paquet de groupes avec un « Chef’s Hat Renaissance », raffiné comme une edelweiss.

Pedestal « s/t » LP/CS (Concentric Circles / All Night Flight)
On ne sait que très peu de choses de Pedestal, un duo américain qui a sorti une K7 éponyme en 1984 ici rééditée par les labels All Night Flight (cassette) et Concentric Circles (LP). Le groupe avait fait une apparition cette même année et deux ans plus tôt sur des compilations de la série « On‑Slaught », éditées par le label du musicien électronique Mark Lane, aux côtés d’Algebra Suicide ou Conrad Schnitzler. Mais il serait assez impossible de les rapprocher de ces artistes. Pedestal développe une musique incroyablement personnelle avec une basse slappée, un clavinet – sorte de clavecin à la sonorité « cristalline et claquante » – et le chant attachant de Rachel Mueller qui avait déjà fait des chœurs sur un album d’Harry Nilsson dix ans plus tôt. Il y a aussi quelques morceaux instrumentaux remarquables comme « Petroquille », electro‑funk minimaliste et acide ou « Steat », coquin et stridant. Blanc cassé sur mur humide bouffé par les moisissures. Le rythme est souvent assez trépidant, la boîte à rythme faisant des merveilles comme sur les Kassettentäter qui documentent l’underground allemand à la même époque. Mais le funk tête baissée de cette basse vorace ajoute une touche californienne nocturne et insaisissable (« Riverbeds »). Les images mentales défilent irrémédiablement en cinémascope (« Pixellatory », « Didistin ») à ciel ouvert, dans une distorsion perpétuelle entre réalité et fiction. Ces rééditions semblant déjà épuisées, j’espère que nous aurons droit à un autre pressage !

Twisted Teens « Blame the clown » LP/CS (Chain Smoking / Turbo Discos)
Vous ne serez pas surpris que la semaine du Mardi Gras, je vous parle d’un groupe de la Nouvelle‑Orléans. Il s’agit de Twisted Teens, groupe essentiellement composé de deux personnes (un peu plus sur scène d’après ce que je comprends), Caspian Hollywell et Razor Ramon Santos. Si l’on reconnaît un son chaud et passionné propre à beaucoup de formations du delta, il y a ici les particularités d’une guitare steel omniprésente et d’une boîte à rythme. Pour ce deuxième album, « Blame the clown », le groupe prend un malin plaisir à mélanger les genres, naviguant quelque part entre lo‑fi punk rock, country/folk et blues. Il y a un savoir‑faire mélodique évident, une énergie débordante, un chant presque rauque rapidement reconnaissable et une steel déchaînée qui enflamme les morceaux avec bonheur. Après l’uppercut « Is this real ? » en ouverture, le groupe montre tout de suite avec « Wild connection » ou « Little seed » sa capacité à maîtriser des mid‑tempo plus mélancoliques. Observateur attentif du quotidien et conteur hors‑pair, Hollywell met beaucoup de lui‑même dans ces morceaux mais aussi un certain spleen du bayou qu’on pouvait aussi retrouver chez le regretté King Louie (le très beau « Peekaboo Hand » ou l’entrainant « Not real »). Tout sonne aussi simple qu’urgent, ce qui est souvent le signe de morceaux longuement travaillés sur la route et dont l’interprétation garde la fraîcheur des concerts. Éruption musicale brute et inspirée surgie d’une adolescence éternelle, l’album file à toute allure entre les cyprès chauves et, comme eux, il est aussi majestueux que marécageux. Une très belle découverte !

Elko Blijweert & Anla Courtis « Buenos Antwerp » LP (Ultra Eczema)
L’histoire raconte que ces deux‑là se sont rencontrés dans un lieu nommé 242hz à Borgerhout, à proximité d’Anvers, en Belgique. Un lieu pour les sans‑abris et les amateurs de musiques expérimentales nous dit‑on. Elko est un musicien belge de renom (Dead Man Ray, Kiss My Jazz, Rudy Trouvé Septet…) et Anla, un artiste argentin bien connu également, co‑fondateur des Reynols dans les années 90 et auteur d’une discographie impressionnante, autant en solo qu’en collaboration avec les plus grands noms des scènes improvisées mondiales. Suite à cette rencontre, le groupe a collaboré à distance et ce disque en est le témoignage. Deux morceaux de neuf minutes, sur une seule face. L’histrion est sur une petite barque au milieu d’un très grand lac. Un bruit sourd comme celui de mille libellules électriques bourdonne presque doucement quand les guitares détaillent de leurs cordes pincées une histoire imaginaire que l’on déroule, l’esprit au grand air. Il y a du mouvement, des collines d’émotions, un chatoiement de couleurs brillantes et une grande ombre métallique qui souffle sur la surface du lac‑esprit comme une brise venue du grand Nord. Dans un final crépusculaire, le morceau s’évanouit aussi rapidement qu’on oublie un rêve. S’en suit un deuxième mouvement, plus dramatique mais tout aussi fascinant dans lequel l’électricité choque de ses vibrations spasmodiques, griffant une grande nuit étoilée où une sauvagerie féline parcourt les silhouettes dans une frénésie coupable. Les sonorités se font plus aiguës, piquantes, ébouriffantes, traçant un hors‑piste aventureux dans des paysages psychiques encore inexplorés, suivant à l’instinct des spatules synthétiques. Un petit bijou psychédélique et 18 minutes particulièrement savoureuses.

Jazzoux « Les Lombrics » CS (Fougère musique)
Il y a quelque chose de très organique dans ce nouvel album du duo Jazzoux – composé d’Amédée de Murcia (Somaticae) et Claire Gapenne (Terrine). Le groupe semble manipuler une matière vivante en creusant, fouillant, triturant dans le sol des poussières d’installations électroniques détournées de leur usage initial. S’il y a beaucoup de déconstruction dans ces morceaux, qui semblent aussi insaisissables que des boyaux en pleine dissection, il y a aussi, volontairement ou non, un véritable potentiel dansant. « Free‑beat » comme ils disent ou comment libérer les machines de leurs configuration système pour les détourner de manière moins rythmique et peut‑être plus libre et spontanée vers ses envies, comme une improvisation sur guitare ou piano. Cette approche punk de la musique électronique – dans le sens où il n’est pas nécessaire de savoir jouer pour jouer – se ressent très fortement tout au long de ces morceaux qui pourtant sont également très maîtrisés. En amateur complet il serait sans doute impossible de créer de tels morceaux mais il n’y pas non plus de virtuosité affichée. Non ici des petits morceaux en provenance directe de la drilosphère qui crépitent dans les quatre mains de leurs créateurs tels des feux d’artifice de créativité pure. Jazzoux rend hommage autant aux lombrics, animaux fascinants peuplant nos sous‑sols, qu’à Alizée et Théo Parrish dans un dernier morceau, plus long, plus méditatif qui laisse entrevoir une autre facette de ce duo fouisseur et attachant.

Split Apex « Thoughts in 3D » LP (ever/never)
Formé en 2024 au sud de Londres, Split Apex est un duo comprenant Peter Blundell (connu notamment pour son groupe Mosquitoes actif entre 2013 et 2021) et Jussi Palmusaari qui jouait en particulier dans le groupe Preesens dans sa Finlande natale à la fin des années 90. Le groupe déploie un son elliptique avec deux foyers : dans l’un la basse, très en avant, et dans l’autre guitare, manipulations électroniques ou percussions. Comme toute bonne ellipse, l’onde sonore émise depuis le premier foyer passe toujours par l’autre foyer. Telle une salle de murmures, l’espace sonore elliptique de Split Apex permet ainsi que la distance entre les deux foyers ne soit pas un problème. De fait, le duo semble jouer ensemble depuis toujours. Pulsations graves, boucles de manche de guitare, texte répétitif, « Crux Machine » est une démonstration superbe du dispositif et surtout de la façon dont il peut partir en vrille à volonté. Split Apex ne s’enferme pas dans la forme géométrique de son installation mais s’en sert comme d’un outil d’exploration, telle une excavatrice sonore sans danger pour l’environnement. Au contraire, ce qu’ils remontent des profondeurs de leurs recherches provoque l’étonnement, la surprise ou la stupeur qu’on peut ressentir à la vue de ces créatures des grands fonds marins qui ne connaissent pas la lumière. Les textes sont secs comme ceux d’un Colin Newman dans le froid du début des années 80 mais la basse, instrument chaud par excellence, atténue la froideur générale de ses vibrations voluptueuses. Pour autant, le groupe aime parfois jouer sur les nerfs (« People, Nerves ») avec parfois des distorsions ou des effets qui épaississent un peu trop le mystère. Quoiqu’il en soit un très beau premier album, subtil, aventureux et parfaitement recommandé !

Celebrity Telethon « s/t » LP (Autoproduit)
La monade de la semaine est ce groupe de Portland dont je ne savais rien il y a encore quelques jours et qui a sorti à la toute fin de l’année dernière ce deuxième – troisième ? – album autoproduit. On notera tout de même que le texte de présentation du disque est signé par le génial Eddie Flowers (Gizmos, Crawlspace, Heavy Mother…) qui transmet son enthousiasme avec brio sans pour autant parvenir à décrire précisément ces onze chansons. Je n’y parviendrai pas non plus car le groupe est incroyablement éclectique. Si le premier morceau, « Skin Flicks », est une petite merveille de power pop cuivrée version garage lo‑fi, il est absolument impossible d’affirmer que tout le reste est de la même inspiration. L’approche est très libre, nourrie d’influences nombreuses dans lesquelles on décèle aussi des traces de blues, rockabilly, glam ou country. Il y a un entrain incroyable dans chaque morceau, une façon de s’étirer avec élégance et énergie depuis des marécages de rythmiques rock’n’roll. Le saxophone fait des merveilles et fonctionne parfois comme un rappel de merveilles des Sonics. La touche country met en tête les Flying Burrito Bros alors que la gnaque générale évoque parfois un bon vieux Bob Seger millésimé (écoutez par exemple le superbe « The Rumours Are True »). Le chant de Jack Habegger est parfaitement mixé et ses textes pleins de finesse et souvent assez drôles. Celebrity Telethon est capable de sortir une grande ballade (« Latkes & Brisket ») autant qu’un thème instrumental parfaitement cartoonesque ou une splendide reprise de “I Washed My Hands in Muddy Water” de Stonewall Jackson. On retrouve chez Celebrity Telethon le même plaisir de jouer que chez les Retail Simps et je leur souhaite tout autant de succès !

Gaute Granli « Rosacea » LP (Nashazphone)
Originaire de Stavanger au sud-ouest de la Norvège, Gaute Granli n’en est pas à ses débuts et navigue depuis une quinzaine d’années dans des groupes ou en solo au sein de scènes bruitistes et expérimentales et auprès de labels comme Skussmaal, Drid Machine, Ultra Eczema, Kraak ou Feeding Tube. Il manquait le toujours excellent Nashazphone qui vient de dévoiler ce nouveau LP « Rosacea ». Gaute Granli en profite pour l’occasion, et ce n’est pas pour me déplaire, pour s’affranchir encore plus de ses scènes d’origine afin de créer une oeuvre très justement décrite comme « unique » par son label. En deux morceaux, il passe d’une ouverture minimaliste, vocale et percussive à une sorte de brulôt devant les flots déchaînés, l’incroyable « Carmelade », où il semble planter une rythmique de fermeture de boîte de nuit sur un chant incantatoire particulièrement possédé. Troisième morceau et c’est sur une petite boucle électronique que poussent de travers des enregistrements de voix qui se superposent délicatement dans une ambiance doucereuse radicalement différente de ce qui précède. Sur les nombreux chemins empruntés par Gaute Granli la voix joue un rôle essentiel: elle est malaxée, overdubée, incorporée dans des boucles, poussée dans des retranchements quasi-chamaniques mais aussi parfois noyée – et parfois repêchée comme à la fin d' »Overjet » – dans une musique vorace et bizarre. Guitare, synthé, arrangements sont avalés de travers, fracturés avec spontanéité dans des collages hirsutes même s’il y a aussi des moments d’harmonie relative, fragiles et presque inquiétants comme « This Is Never Ending ». Le final « Tatting Shuttle » est une belle dérivation de 8 minutes et 37 secondes, aux frontières de la sanité dans  un jeu compulsif sur la répétition, la spectralité et l’intensité sonique comme catharsis spatio-temporel. Une belle découverte! 

The Austrasian Goat « Clouds Ov Deconstruction » LP (bruit direct disques)
Actif depuis une vingtaine d’années, The Austrasian Goat est un projet de Julien Louvet, musicien prolifique (Death To Pigs, Muckrackers, J’entre Par Tes Yeux, etc.) également producteur et précédemment co-boss du label 213 records (Besoin Dead, Chicaloyoh, Dustbreeders, Cathey Heyden, Hess, etc.). Le bonhomme est éclectique – du black metal à l’indus, du neo-folk au noise-punk tendance hardcore. Sur ce nouvel album d’Austrasian Goat, il n’y pas de style prédéfini même si les longues plages sombres et principalement instrumentales du disque évoquent les musiques ambient les plus ténébreuses et cinématographiques ou certaines périodes d’artistes comme Coil ou Scott Walker. Dans le bain noir de « Clouds Ov Deconstruction », on croise des courants parfois puissants et, à moitié immergé, on n’entend plus son coeur de pierre mais plutôt des sons de l’au-delà (grondements, cordes ou synthés galactiques…) et on bloque sur quelques extraits de films-obsessions. Dans un mouvement d’intériorisation, de voyage intérieur, l’âme damnée est rincée au vinaigre (« Vinegar ») avant d’être précipitée dans une énergique et infinie danse folklorique pour la guérir de la piqûre-vie, pire que celle de la tarentule (« Tarentella »). Baroque, sépulcral, déchirant, traversé de quelques passages poignants au piano ou à la guitare et de bref moments chantés, cet album dévoile toutes les variétés de noires techniques présentes sur la palette d’Austrasian Goat à travers huit morceaux-tableaux mémorables. 

Drunk Elk « Clear Skies In Effect » CD (Repressed records)
Originaire de la ville d’Hobart en Tasmanie, le trio Drunk Elk est actif depuis une quinzaine d’années. Ils sont parvenus à mes oreilles grâce à quelques disques sortis sur des labels américains ou suédois alors que les frais de port avaient encore un minimum de décence. Sur cette « île de l’inspiration » – c’est un de ses surnoms – propice aux introspections les plus profondes, le groupe a patiemment échafaudé un son bien à lui, hirsute, traînant, spleenétique, qui tient autant de l’alternance tension/relâchement musculaire que des évasions mentales, de celles qui filent dans l’ombre des rayons du quotidien. Cette musique a définitivement un effet rétroactif sur l’axe intestin-cerveau. « Sharp rush » et la rate envoie un signal Dead C à votre ciboulot pour vous dire qu’on est au début d’un grand disque. Mais ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas d’un disque des néo-zélandais – ni eux ni d’autres de la grande époque Flying Nun ou Xpressway Records – même si des passerelles existent. Simple association d’idées/réaction épidermique. »High Altitude » et on glisse le doigt sur la crête de la Cradle Mountain, quelques notes en tête qui se rejoignent à d’autres sur deux minutes saisissantes. Le chant a une intensité peu commune, le synthé est d’une troublante fragilité, la basse est omniprésente et chaque composition, par sa force, sa finesse, ses contrastes, son geste, impose une une image sonore forte. « Another sun », « Coasting Coastlines » ou le poignant et animiste « One Thousand Years » sont des bons exemples mais je pourrais en citer beaucoup d’autres, d’autant que sont regroupés aussi sur cet album des morceaux sortis sur des 45 tours épuisés. Un album qui vous fera rêver de fourmis vertes et de poussières cosmiques, cela me semble approprié pour cette fin d’année! 

Thee Headcoats « The Sherlock Holmes Rhythm ‘n’ Beat Vernacular » LP (Damaged Goods)
Les Headcoats sont de retour ! Ils n’étaient pas partis longtemps – leur précédent opus date d’il y a deux ans – mais plus que la longévité du groupe – actif depuis la fin des années 80 – c’est leur énergie et leur talent intacts qui impressionnent ! Toujours emmenés par l’inégalable Billy Childish, dont les débuts remontent à 1979 avec les Pop Rivets, le groupe balance un « rhythm’n’beat » brutal et jouissif qui accroche l’oreille avec insistance. Et quand ils nous sortent un riff inoubliable comme sur le ravageur « A common disease » (également sorti en version instrumentale par le side project Guy Hamper Trio avec James Taylor en guest), on se dit que le groupe est meilleur que jamais. La référence à Sherlock Holmes le rappelle efficacement : le rock’n’roll, aussi complexe qu’il puisse parfois sonner, se doit de garder un côté « élémentaire ». On pourrait remplacer « élémentaire » par « primitif ». Car oui enfin Jankélévitch l’avait bien dit : la musique est à la fois sérieuse et frivole, profonde et superficielle, elle a un sens et elle n’a pas de sens. C’est bien pour cela qu’il est si difficile d’écrire sur la musique et de faire ces chroniques chaque semaine ! (pour moi en tout cas). Alors oui ce trio de loustics increvables provoque toutes ces réflexions mais je dois dire que dans leur cas précis, j’ai surtout envie de me retrouver face à eux dans un petit club rempli à craquer et de m’en prendre plein les esgourdes ! Le son est là, miraculeusement inchangé, miraculeusement disponible, miraculeusement épatant. C’est le miracle des bons groupes qui arrivent à le rester ! Et il y a aussi un nouveau Headcoatees qui vient de sortir et qui est tout aussi excellent, qu’on se le dise !

London Clay « Private View » LP (La Vida Es Un Mus Discos)
Que provoque l’écoute de ce disque ? Peut-être de lever la tête, de regarder le mauve orangé du ciel d’automne irradier les fenêtres d’un environnement urbain étouffant, broyeur de poésie à grande échelle. S’appuyant sur l’énergie infinie de pulsations électroniques qui constituent un convecteur fiable de créativité artistique de Cabaret Voltaire à Autechre en passant par Powell ou Holy Balm, London Clay – duo comprenant un échappé du lettré combo post punk anglais Hygiene – confectionne avec habileté un univers mi-dramatique mi-fascinant. Le chant féminin distant voire discret semble symboliser d’interminables questionnements quotidiens ne trouvant pas réponse. Les compositions s’avèrent souvent assez minimales, variant subtilement les motifs rythmiques et les intensités, entre mélancolie et danse libératrice. Les lignes synthétiques se croisent comme des marquages au sol qui onduleraient finalement au gré de la volonté au lieu de suivre leurs habituelles destinées rectilignes. Il y a un dépouillement qui évoque autant la claustrophobie que l’agoraphobie car il y a un silence commun qui se maintient là, tapis derrière la musique comme un inconfort stimulant. Ce fécond noyau contradictoire parcourt tout l’album comme une boule d’énergie sourde, lustrant un anti-hit club comme « Straphanger » et éclairant d’une blancheur rasante l’intriguant « The Midnight Bell ». Une imprimante matricielle surchauffe dans un immense gymnase hanté par des murmures de fond d’enceinte (« The Obelisk ») alors qu’un jour nouveau se pointe doucement derrière ce grand hangar aux vitres brisées (« Clifton Rise »).

Retail Simps « Tantric Decapitation: 69 minutes of trichotomy and liquefaction » LP (Total Punk)
Mais qui suis-je ? Je cause encore des Retail Simps ? Non mais attendez ! Les drôles de Montréal nous ont fait croire qu’ils s’étaient séparés et en parallèle voilà que sortait un étonnant double album d’Educated Fools, un groupe inconnu qui semblait pourtant avoir convaincu Total Punk en moins de temps qu’il ne faut pour renverser son pupitre et quitter la classe en claquant la porte. Attendez mais oui, tout s’éclaire : les deux groupes ne seraient qu’un ?! Alors c’est qui l' »educated fool » maintenant hein ? En fait il suffit d’écouter attentivement le disque en question comme un élève de premier rang pour reconnaître immédiatement la patte des ’Simps : mélange bouillant de rhythm’n’blues mal léché et de proto-punk option Cleveland 70s (Mirrors, X\_\_X, The Styrenes, Pere Ubu…), humour débordant, brûlots rock’n’roll de salle de répèt… on y est… là devant eux, suant, dégoulinant, le micro juste au-dessus de la tête, les oreilles explosées, absorbant de tout notre maigre corps les vibrations de ce groupe en roue libre, « au naturel » comme disent les anglo-saxons (vérifiez le titre du disque quand même, c’est plausible). Et écoutez « Mr Natural », ces débuts sur la ligne de crête, ces accélérations et ces arrêts imprévisibles, ce chant qui souffle et s’essouffle sur les cheveux, ces chœurs hystériques, cette fin d’une grandiloquence de sous-sol avec plus de licks que dans les rêves des derniers glam-rockers de la planète. Le groupe est chaud, ils n’ont vraiment mais vraiment pas envie de s’arrêter ! Comment était-il possible de croire une seconde à cette farce ? C’est le rock’n’roll qui est une farce et les ’Simps, c’est probablement le groupe qui l’a le mieux compris ! Profitez donc de ces 22 morceaux au volume le plus fort possible, en attendant fiévreusement les flics.

Dan Melchior « Reveries » LP (Cudighi records)
Respirez profondément. Engagez‑vous lentement dans des mouvements de l’esprit vous permettant de faire de la place à l’écoute. Le blues profond de Dan Melchior s’immisce dans ce moment de calme avec la discrétion des gestes ancestraux : guitare qui va à l’essentiel, lancinante mais doucement mélodique, accompagnement pointilliste au synthé, chant très discret comme enfoui dans les tréfonds de la conscience. La sérénité dégagée d’emblée par les premiers morceaux offre un équilibre propice à la répétition comme base du « blues hypnagogique » de Melchior. Sur ces fondements guitaristiques, il ajoute avec le tact et le savoir‑faire qui le caractérisent des aplats synthétiques plus ou moins tordus, jouant habilement sur les effets, les rythmes, les constructions. « To sleep » et l’esprit s’évade à grandes enjambées, foulant des territoires mentaux inconnus dans une clarté rassurante, une harmonie soudain rehaussée et une conscience accrue d’une foule de détails, les sens passant d’un stade « alerte » trop fréquent à une douce activation permanente. L’horloge fond dans notre dos, l’horizon s’élargit, les objets prennent des formes incongrues, le silence intérieur offre des projections inédites, on est presque sur une gondole à Venise au petit matin ou sur un sommet alpin verdoyant le long de minuscules et sinueux sentiers. Il y a du champ, de la perspective et des scintillements sur d’immenses étendues d’eau, à moins que ce ne soit une neige toute fraîche. Le monde animal est soudain visible sous un autre angle, très large. On lève la tête, le dernier morceau (« My belief ») couvre cet album instrumental d’une aura flottante de nuage estival, de ceux qui moutonnent avec gourmandise au gré des vents. « Reveries » est un nouveau voyage inoubliable de Dan Melchior, laissez‑vous emporter !

Midnight Mines « Feel I’m Slipping Away Now » LP (Minimum Table Stacks)
Voilà un disque qui rentre tout de suite dans le vif du sujet. Dès le premier morceau on est plongé dans l’épais brouillard d’une chambre d’écho et la moiteur étouffante renvoie derechef aux belles heures de PiL ou du label On‑U Sound. Entendez que les couches de dub sont grassement étalées et qu’une guitare déjà en sur‑régime tente une saillie en éclaireur au devant d’une voix ensevelie sous la réverbération. Il faut avoir un peu de bouteille pour débuter un album de la sorte (« Parts & Pieces », « The Sudden Art of Falling Apart ») et ce n’est pas étonnant pour les anglais de Midnight Mines – actifs depuis une dizaine d’années et dont j’ai déjà parlé ici. Loin de s’arrêter à cette formule enfumée, le groupe s’appuie sur une solide ossature garage / rhythm’n’blues bien articulée et multiplie les extensions tordues. Ici une déflagration psychédélique tel un flash sur les lunettes noires des Jesus & Mary Chain, là une fulgurance bruitiste à la The Hunches, là encore un hommage à peine voilé aux Shangri‑Las (« Breaking up is hard to do ») ou une reprise de Red Crayola (« Victory Garden »). Perpétuellement fiévreux, immensément nocturne et débraillé ce « Feel I’m Slipping Away Now » est une explosion sonore qui se savoure de bout en bout.

Puppet Wipes « Live inside » LP (Siltbreeze)
À l’occasion du premier album de ce groupe canadien sorti il y a quatre ans, j’avais constaté les dégâts qu’il pouvait causer et à quel point il était en roue libre. Force est de constater que ce « Live inside » reprend les choses là où elles avaient été laissées et va même plus loin. On plonge dès le premier titre dans la bizarre mare aux canards de leur fête foraine, aussi acide que celle du « Duck Stab » des Residents mais avec l’élégance lo‑fi d’une Petticoats. Dans cette petite galaxie freak, le trouble est permanent : voix tantôt célestes tantôt inquiétantes, sonorités synthétiques alarmantes, guitares imprévisibles ou paroles déconcertantes (« The Unabomber Used To Come And Dance At Events »). Ils gardent même certaines lointaines bribes de dialogues studio entre eux dans l’enregistrement. Toutes les frontières spatio‑temporelles sont brouillées : est‑on soudain au SO36 Club à Berlin le 7 novembre 1980 à s’enfiler des canettes avec Frieder et Burkhardt en attendant le concert de TG ou quatorze jours plus tard au Hurrah Club de New York devant Young Marble Giants ou même peut‑être au Chicago Blackout festival en 2003 à s’exciter sur l’ultra‑tubesque « Do You Wanna Touch My Safety Pin? »  Tout est possible mais une chose est sûre : il faut garder la morgue haute, le virus actif, la fièvre au max et concevoir cet état maladif comme le réceptacle unique de cette musique complètement incurable (« I work at the bookstore though I can’t read » peut‑on entendre sur l’addictif « Music is a plague »). « No reason » tente une synthèse tardive mais on reste piqué à vif, tous les sens en alerte face à ce « Live inside » d’une marginalité incroyablement inspirante.

Bilders « Neverlasting » LP (Grapefruit records / Carbon records)
Bill Direen qui est derrière les Builders/Bilders depuis 1980 n’est plus à présenter : poète, écrivain et musicien bourlingueur, il est l’une des plus belles plumes de la scène néo‑zélandaise et une source d’inspiration pour beaucoup. Ce qui m’a frappé dans ce nouvel album est sa capacité intacte à partager, de manière complète et sans compromis sa vision d’artiste. C’est perceptible à tous les niveaux, de l’écriture aux arrangements, de la prise de son aux visuels. Peu d’artistes parviennent comme lui à transmettre de manière à la fois brute, radicale et aboutie, un ensemble de chansons qui témoigne d’autant d’intimité, de fragilité, voire parfois de dépouillement. Direen touche au cœur de l’écriture, des textes comme de la musique, il se penche sur la subtile mécanique intérieure qui fait qu’une chanson sonne « authentique », « personnelle » et donc d’autant plus inoubliable. Il y a une nécessité vitale dans son écriture. On est ici dans un artisanat total qui lui permet de transformer ses idées, ses mots, ses mélodies ou sonorités en chansons. De « White Guitar » avec son tempo enlevé et ses décibels rugissants au doux « The Creatures » qui dévoile des enchevêtrements délicats de piano, guitare et voix, les quinze morceaux proposent chacun un univers qui leur est propre. Souvent, j’ai eu envie de les réécouter immédiatement pour en saisir un aspect qui m’avait échappé à la première écoute. Ces morceaux ont une portée longue pour différentes raisons et on sent que Direen a soigné l’enregistrement, les overdubs sont nombreux et ciselés. La voix est également parfaitement modulée selon l’intention prévue pour chaque chanson. Un album vraiment somptueux comprenant de plus la plus belle chanson de l’année, « Stancing ».

Fantôme Josepha « Le Télescope de la mort » LP (La République des Granges / Jelodanti / Specific)
Quatrième album de ce duo messin dont je vous ai déjà parlé par ici. Il faut fermer les yeux à l’écoute de « Da Guerra », le morceau d’ouverture qui, sur une rythmique trépidante, allie la dramaturgie d’un orgue et de claviers sombres à souhait avec d’envivrantes flûtes et un chant parfaitement ensorcelant. La barre est haute, très très haute. Traction mentale pour essayer de sortir des mots qui puissent retranscrire les arrondis d’une basse, l’acidité d’un clavier, l’intensité d’un chant, la puissance d’une composition qui fait mouche immédiatement (« Wie Aus Wie Ein ») et bascule dans des vocalises orientalo‑krautisantes au mitan de ses huit minutes et quatorze secondes. La basse hyper vorace fait des ravages finement saturés sur de nombreux morceaux. La boîte à rythme semble bricolée maison comme dans un bon vieux morceau de Cheveu et le chant de « Desire » évoque presque un Niagara qui aurait pris de sauvages chemins de traverse. Pourquoi pas. J’ai toujours aimé « Pendant que les champs brûlent ». Mais je m’égare, l’enchaînement des morceaux est joliment travaillé et l’intensité ne redescend pas, même dans les passages proto‑dub electro de « English Houses » ou les échos caverneux de « Weirdo camp » et « Jezabel ». Les cris du final « Take one » réveilleraient Alice Cooper à des milliers de kilomètres et tous mes petits monstres ne font qu’un dans un grand soulèvement de la terre. L’obscurité n’est pas l’obscurantisme. Album splendide ! A quand la grande tournée avec Heimat, Nina Harker, Le Diable Dégoûtant et Maria Violenza ? Une harpe peut voyager.

Terrine « Jazz band theory » LP (bruit direct disques)
Goût du sang qui coule dans le fond de la gorge. File d’attente pour admirer des feux de signalisation démontés sur un chantier. Micro ouvert, lieutenant Frank Drebin. Le bruit qui brise le vide. Outils incapables de se numériser intégralement, se fracassant sur le sol comme des gâteaux de cartes SD. Guitare débranchée sur un coin de scène, encerclée par les bruissements électroniques. Lâcher le contrôle quand on le souhaite, provoquer la stridence. Beurre demi‑sel sur doudoune fluo, escapade souterraine quand les étincelles du piano‑séchoir deviennent audibles. Torréfaction fictionnelle dans une ambulance en fin de service. Fumoir de l’esprit : l’agent de sécurité me tourne le dos. Par‑dessus l’épaule, le regard‑vélo, carnassier. Oui c’est un nouvel album de Terrine et c’est exactement ce que je cherchais suite à mon auto‑prescription de « plus de vagabondage mental » jusqu’à ce que vie s’en suive. Terrine poursuit ses explorations de discontinuités musicales, questionnant les textures (synthétiques, organiques, hybrides), cultivant des obsessions (le piano comme instrument alpha ou oméga, le blip électronique quasi‑originel, l’enregistrement « concret », etc.), laissant libre cours aux fulgurances, réinventant une forme de brain dance libérée des cerveaux putatifs de l’industrie (« Perdu »).

Added Dimensions « Jane from Preoccupied America » LP (Domestic Departure)
Il n’est pas aisé face à une situation dramatique ou incompréhensible de trouver les mots et la musique. Le tout‑explicite a ses limites et le trop implicite manque de poids. La musicienne américaine Sarah Everton, de Richmond (Virginie), a su pourtant trouver la façon d’exprimer des émotions assez profondes auxquelles elle doit faire face à la fois face à sa propre existence et à celle de son pays. Les absurdités de la vie intime (« See Through »), les angoisses, l’indignation, l’esprit moutonnier entretenu par la surinformation (« What’s gonna happen »), l’impossible équilibre entre la raison et les sentiments (« Midtempo Mind »), le pourrissement accéléré de nos cerveaux plongés dans le tout technologique et les réseaux sociaux (« Self Improve ») ou même potentiellement l’inaction climatique (« Slow shifting ») sont autant de sujets abordés avec ce qu’il faut de subtilité. La musique est à la fois rêche et fuzzy au niveau de la guitare et très soignée au niveau des harmonies via des overdubs réalisés entièrement par Sarah Everton. À la batterie et parfois à l’orgue et à la guitare son complice Rob Garcia n’est pas en reste, s’adaptant avec tact aux thèmes et aux ambiances qui brassent des petits riens (« It’s flashing on and off / Forgot to shut it off / Gotta turn it off – and it’s finally gonna stop » dans « Flashing on and off ») comme des grands touts (le doute existentialiste de « Productive life »). Un superbe premier album qui fait suite notamment à un EP « Time suck / Hellbent » en 2024 qui m’avait déjà bien accroché l’oreille.

Garden of Love « Love is coming » CS (ever/never)
Où l’on reparle de la puissance du trio. Garden of Love est un nouveau groupe de Montréal et ses membres officient ou ont déjà officié dans les groupes Laughing, Faze, Cheap Wig et Ursula. D’entrée le trio affirme un son bien à lui : énergique avec une forte pulsation organique mais aussi un synthé inventif soufflant sur des compos qui flirtent mais ne concluent jamais avec les sirènes de la power pop, du glam, de la new wave ou du punk. Les morceaux bénéficient d’une exécution sans faille et on peut y voir la force du trio‑triangle qui se connaît parfaitement et repose sur des bases ultra solides. Ainsi les trois premières chansons filent dans un enchaînement parfait, offrant un condensé de toutes les facettes du groupe en seulement quelques minutes. Vient ensuite l’interlude « T.V.B » entre extrait de film et chute de studio bruitiste, signe que le groupe ne se prend pas au sérieux et s’accorde les aérations qu’il souhaite. Cet épisode se termine par un dernier extrait où quelqu’un affirme en français dans le texte « mais le calme serait apparent, tout cela bougerait énormément ». « A symphony of smells » est un autre interlude mais cette fois anglophone en forme de zapping télévisuel. « Silly Rules » est un emboîtement fascinant entre ritournelle pop aux guitares proggy et au chant qui s’envole et fin proto‑punk ralentissant brutalement le tempo. Pas avare de surprises auditives – écoutez donc le quasi‑funk de « See Thru » – le groupe a développé un véritable art du break délicat et de l’arrangement pop simultanément (ces effets de guitare par exemple sur le morceau final « Carry on »). Pour reprendre le texte de l’extrait évoqué plus haut Garden of Love s’avère des faux‑calmes complets et les subtils effluves de leurs bouillonnements artistiques intenses sont plutôt prometteurs !

Laundry Bats « Hangin on a string » LP (Hozac)
Formé en 2023 à l’occasion de la Goner Fest – formidable festival annuel à Memphis – Laundry Bats est un trio composé de Greg Cartwright et Jack Yarber (des inoubliables Reigning Sound, Oblivians et Compulsive Gamblers) et d’Abe White, membre des redoutables True Sons Of Thunder et Manatees. Enregistré avec Doug Easley, collaborateur de longue date des meilleurs combos du coin (de Tav Falco’s Panther Burns à Harlan T Bobo), ce « Hangin on a string » est un impitoyable uppercut de Memphis punk pur jus. Mais pour rester en phase avec la puissance soul dégagée dans leurs autres groupes, Laundry Bats n’hésite pas à sortir le piano et les cuivres et ce dès le deuxième morceau avec le déflagrateur et stonien « Bizness » (« The boss wants to see you / Success has arrived / We got a lot to discuss / Come on let’s go for a ride »). Naviguant habilement entre rhythm’n’blues nerveux (« She wants you »), fantaisie tex‑mex (« Lawnmower Man ») et punk rock sans concession (« Nightmare » avec les chœurs et la guitare d’Alicja Trout des Lost Sounds, River City Tanlines et tant d’autres), le groupe se balade. Laundry Bats en a déjà vu de toutes les couleurs et semble aller à l’essentiel, autant pour la musique que pour les textes – « Let’s raise a toast to nothing / I just wanna drink some more » peut‑on entendre sur « My guitar doesn’t care ». Ces neuf chansons sont des concentrés rageurs de leur vision du rock’n’roll et que vous soyez fan de la première heure de tous les groupes de la famille des Oblivians ou en découverte complète, je vous recommande chaudement ce premier album très convaincant.

Ryan Davis & The Roadhouse Band « New Threats From The Soul » LP (Sophomore Lounge / Tough Love)
Après avoir lu une très mauvaise chronique en français de ce disque, je me suis dit que j’allais écrire dessus même si nos amis anglophones en ont sans doute déjà entendu parler. De ce côté‑ci de l’Atlantique, parler d’un disque de country n’est pas chose aisée tant cette musique est pour ainsi dire absente ou découverte selon des moyens détournés via des scènes folk, garage, punk ou pop. Je ne citerai pas de noms. Quelques vieux classiques doivent bien tourner sur les platines de l’Hexagone mais probablement assez peu de nouveautés comme ce deuxième album de Ryan Davis & The Roadhouse Band. Un album, je le dis sans détour, absolument incroyable dont ces quelques mots ne feront pas justice. Premièrement, parce que je n’arriverai pas à évoquer avec assez d’acuité la puissance créative des textes. Deuxièmement, parce qu’il me manquera de qualificatifs pour saisir une musique aux multiples ramifications, interprétée par une impressionnante pléiade de musiciens, Ryan Davis convoquant non seulement des camarades de son groupe Equipment Pointed Ankh (déjà chroniqué ici) mais aussi Myriam Gendron, Will Oldham ou encore Emily Robb. Il y a ici un surprenant sens de l’arrangement – voir par exemple parmi d’autres la fin quasi jungle de « Monte Carlo / No Limits » – qui se marie parfaitement avec des paroles qui se frayent un chemin dans les mystères tortueux de la psyché alors que la rythmique tient la route avec force. Les morceaux s’étirent et se développent avec la liberté d’un groupe de musiciens qui a accompli un disque fascinant, dépassant largement les frontières mentales ou physiques que d’aucun aurait voulu apposer. C’est beau à pleurer, ne passez pas à côté !

Daily Toll « A Profound Non‑Event » LP (Tough Love)
Actif depuis 2021, Daily Toll est un trio de Sydney qui démontre dès les premières notes une alchimie peu commune. J’ai déjà parlé ici de la puissance du trio. Ils sont en plein dedans. Le bon vieux guitare/basse/batterie a encore de beaux jours devant lui. On sent les compositions patiemment rodées en répétition mais l’enregistrement semble très live, avec très peu de reprises. La basse est enveloppante au possible, la guitare tricote parfois de fascinantes petites boucles de mélodies et la batterie a ce qu’il faut de spontané pour ne pas apparaître comme un ajout obligatoire. La poésie de Kata Szász‑Komlós prend son envol avec ces morceaux aux dynamiques finement travaillées – à l’image de certains morceaux imparables de The Clean. Il y a une mélancolie qui traîne ses pieds dans les câbles du studio, glisse sur les feuilles de textes, coule sur les tempes et flotte dans les regards égarés (« Mountain Song », « Belljar Convenience »). Tour à tour maritimes et sylvestres les chansons s’instillent dans l’esprit et, entre ondulations et percussions, prennent doucement de l’ampleur, se déploient avec une assurance grandissante (« Waiting Game » en est un bon exemple). Le disque se termine sur « A Light », une note d’espoir, peut‑être un écho lointain à « Beginning To See The Light ». Très bel album !

Self Improvement « Syndrome » LP (Feel It)
Que peut dire la musique dans un moment où les tragédies se multiplient et où il est difficile de trouver un sens à quoi que ce soit ? Entre autres choses, elle peut être un moyen de se retrouver par‑delà toutes formes de division. Elle peut toucher, remuer et d’une façon propre à chacun tout en proposant un monde, une vision, quelque chose qui est un commun à partager, sans se poser de question, sans dire mot. J’écoute « Dissolved » du groupe californien Self Improvement et il y a de l’indicible dans ces lignes de basse ravageuses, ces saillies de guitare, ces voix qui se croisent sur un climax qui monte grâce à une batterie dynamite et la chaleur d’un enregistrement particulièrement réussi. La chanteuse Jett Witchalls incarne ses textes avec une conviction rare et le groupe qui l’accompagne apporte par ses arrangements une tension ou une mise en volume très soignées. Au‑delà de l’approche post‑punk aux entournures noisy il y a pas mal de recherche sonore, de synthé et de drum machine. Le dernier morceau « The One » est à ce titre révélateur en termes de construction, mettant fin avec subtilité à un album convaincant qui, par ailleurs, file à toute vitesse et compte essentiellement des morceaux d’une à deux minutes. Il y a un art de la concision et une inventivité chez Self Improvement qu’on ne trouve pas à tous les coins de rue !

CD3 « Rules for living » LP (Aguirre)
Il est 15h08. Je suis dans la salle de pause. Seul. À boire un mauvais café. Et je pense à cet album et à cette chronique. Cet album, je l’ai écouté plusieurs fois ces derniers jours. Il nécessite une écoute attentive, scrupuleuse. Ses morceaux s’éparpillent avec délice entre minimalisme électronique, cut‑ups, ambiances doucereuses et éthérées comme les suédois d’Enhet För Fri Musik (Sofie Herner est d’ailleurs invitée sur un morceau) et influences rythmiques multiples – dont une partie clairement hip‑hop. J’en veux pour preuve le septième morceau, « Franzbranntwein », qui m’obsède légèrement et qui aurait pu se retrouver sur un Lolina ou un JJULIUS. La rythmique tourne en boucle, la guitare acoustique griffonne à l’andalouse comme dans une ruelle d’été, le chant est totalement froid et désabusé. Pop tordue, d’une grande instabilité névralgique, involontairement vrillée comme nous tous par les perturbateurs capitalistes, soufflant dans des instruments ou des micros pour exorciser un rapport à l’existence ontologiquement problématique (« Glyphted »). J’écoute les morceaux dans le désordre maintenant. Et j’aurais dû vous préciser que CD3 est la rencontre entre l’artiste berlinois David Roeder et l’australien Cooper Bowman (Dry Mouth, Th Blisks dont plusieurs membres sont invités ici, etc. et boss du label Altered States). Clarinette antisociale, pointillés de guitare au picking, beats tantôt effacés tantôt frisant l’emballement, CD3 donne beaucoup de formes, de volumes et de tonalités à ces morceaux qui pourraient s’échapper de la torpeur d’une petite galerie d’art autant que d’une discrète chambre à coucher dans un environnement périurbain suintant le seum moderne. Ce premier album constitue un contrepoint plume, fragile et précieux à la lourde brutalité d’une époque étouffante (dans tous les sens du terme).

Ferries « Eye Flutter » LP (Bergpolder)
Une fois de plus, je ne connais quasi rien de ce groupe. Il semblerait que ce soit leur premier album. Le label Bergpolder est d’une façon ou d’une autre lié au regretté groupe hollandais Lewsberg. Voilà. Ce « Eye Flutter » se démarque dès les premiers morceaux par des compositions entêtantes, très rythmées mais avec des composantes souvent dansantes et parfois expérimentales. Ces chansons‑élastiques s’étirent avec malice, quelque part entre kraut rock et synth‑pop. Certains passages sont de totales dérivations comme la fin de « Re‑Size » qui fait le pont avec le morceau suivant, « Subtraction », lequel a une suite en fin de disque (« Sub‑Subtraction »). On imagine de très longs jams en répèt, des envolées psychédéliques tout en douceur – le label cite à juste titre le groupe Sunburned Hand of the Man et son psychédélisme bricolé – et un chant, parfois masculin parfois féminin, qui vient parfois appuyer de répétition le groove en place ou brouiller les pistes d’une soul‑présence langoureuse. L’enregistrement est incroyablement soigné, basse et batterie en particulier enveloppent les morceaux avec délicatesse, soulignant leur élégante suavité. Il y a en permanence la recherche de sonorités marquantes – effets de guitare, pitch de synthé, overdub audacieux – qui donnent beaucoup de profondeur aux morceaux et un côté brut, presque « live », très accrocheur (« Eye Flutter II » est un bon exemple). Album à tiroirs ou délire kaléidoscopique, on en sait trop, mais ce « Eye Flutter » est parfaitement addictif.

Mert Seger « Empire des pulsions » CS (Plaque)
Je ne connaissais rien de la musique du lyonnais Marc‑Étienne Guibert (aka Gil.Barte) mais cette K7 – sortie en avril sur le label anglais Plaque et déjà épuisée – est d’une impressionnante maîtrise. Le tempo est lent mais la rythmique est bien là, lancinante, jouant de sonorités diverses qui constituent une petite jungle musicale dans laquelle on plonge, irrémédiablement attiré par son exotisme. Juxtapositions délicates, basses bourdonnantes, mélodies des objets, l’univers de Mert Seger se dévoile peu à peu. C’est une musique de la solitude, une musique qui vient de loin, loin dans l’âme de son créateur. La noirceur intrigue parfois (« Dominio ») sans pour autant qu’elle devienne inquiétante (ici un insecte non identifié semble furtivement nous saluer et s’avère une présence rassurante face à une rythmique aussi lourde que lugubre). La répétition a des airs de tribalité, de rapides échos de voix (« IDP ») sèment le trouble avant une « parade » sauvage et remuante qui laisse pantois. Le final dronesque, « Intemporel présent », joue sur les concordances des temps avec une agilité rare, clôturant avec tact ces neuf morceaux qui constituent une écoute‑aventure parfaitement recommandable.

Exo « s/t » LP (La Vida Es Un Mus Discos)
Ce premier album du trio new‑yorkais Exo a d’abord vu le jour en 2024 sous forme de K7 sur le label Roachleg. Il bénéficie désormais d’une sortie vinyle sur le label londonien La Vida Es Un Mus. C’est un album difficile à décrire dont les deux morceaux phare se situent en début et en fin de disque. J’ai toujours adoré les intros bien travaillées. Je réécoute régulièrement par exemple celle du « Fear of a black planet » de Public Enemy. Ici le style est différent mais l’intro « Piano frowning » est superbement réussie : un son de clavier quasi‑céleste – qui donnera une coloration particulière à presque tous les morceaux suivants – et des entrelacs de guitare déliquescents, mélodies subtiles créatrices d’une atmosphère scintillante pour le moins détonante en ouverture d’un album de punk DIY moderne. Parce qu’après ça balance pas mal avec « Ladybug », rouleau compresseur qui ménage adroitement chant féminin, âpreté punk rock et arrangements aux synthés. Il y a quelque chose de l’enfance dans ce son de synthé. Et quand un morceau comme « Mantis » déboule à toute vitesse comme un bolide sur une route de graviers, il finit par muter au bout d’une minute en une sorte d’instrumental flottant synthétique, de ceux qui lancent les rêves chez les plus jeunes. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur les rythmiques impulsées par un batteur également très inventif ou sur des lignes de basse particulièrement lourdes et corrosives. Le groupe parvient sur des morceaux au format punk à transmettre une personnalité forte en assumant le mariage de sonorités très contrastées, au sein de compositions mutantes. La mutation même atteint un autre stade sur le dernier morceau, « Mermaid Legend », 14 minutes et 53 secondes de divagations dont ils ont le secret et qui se révèlent assez fascinantes. Une très belle surprise !

Kilynn Lunsford « Promiscuous Genes » LP (Feel It)
« Promiscuous Genes » est le deuxième album solo de Kilynn Lunsford après le splendide « Custodians Of Human Succession » sorti il y a trois ans et dont je vous avais parlé ici. Autant dire que j’attendais de pied ferme ce nouvel opus de l’ex‑chanteuse de Little Claw et Taiwan Housing Project. Dès les premiers morceaux il apparaît clairement que Kilynn a conservé le groove bizarre repéré sur l’album précédent, un groove qui cultive autant les lignes de basse plantureuses que les dissonances ponctuelles et le chant mi‑langoureux mi‑inquiétant d’une Lydia Lunch du début des années 80. Cependant, dans ses textes comme dans le spectre de sa musique, Kilynn tient fermement à apporter sa propre tangente comme sur la ritournelle R’n’B indus « You Never Give Me Your Money », la poésie new‑yorkaise hantée de « Promiscuous Genes » ou la furie noisy‑kraut tribale de « Gateway to hell ». S’inspirant de tous les rythmes de la jungle urbaine, filant les sonorités les plus incongrues comme une tête brûlée de la scène expérimentale, cultivant à l’occasion les samples comme une beatmaker hip‑hop, elle accroche à ses chansons‑totems une foule d’idées, de rêves, de cauchemars, de mots. Les mots se croisent, se heurtent, passent à la moulinette d’une imagination débridée ou filent tout droit dans la sombre vérité d’une ruelle mal éclairée (les superbes « Gagged World » et « Saddest of Dreams »). Et si elle a envie de faire un morceau de 43 secondes pour répéter « And I cry », elle le fait. Artiste totale et touche‑à‑tout, Kilynn Lunsford signe un deuxième album mémorable qui porte haut toutes les couleurs de la créativité.

Supermalprodelica et Blason « Mer Changeante » CD (Bruit direct Love Club)
Il n’est pas nécessaire de connaître l’album « White Bread Black Beer » de Scritti Politti, dont il s’inspire, pour apprécier ce « Mer Changeante » qui comprend à la fois des morceaux de Supermalprodelica – projet de Michel Wisniewski – et du duo Blason. En réalité l’astucieux procédé du disque – en forme de mise en abîme – est d’abord l’interprétation des morceaux du fameux groupe britannique par Supermalprodelica puis l’interprétation du résultat par Blason. Supermalprodelica propose de fascinantes vignettes instrumentales au synthétiseur, gardant certains éléments d’origine tout en les insérant dans une vision très personnelle. Il y a des sonorités presque enfantines et une liberté dans l’approche qui rappelle un Pascal Comelade ou une Anne Laplantine. Les mains semblent se croiser sur le clavier et la profusion de notes, d’échos, d’idées d’arrangements donnent de l’ampleur sans pour autant que la spontanéité soit perdue car il persiste à de brefs endroits ce petit soupçon d’hésitation propre aux œuvres de fan, cet amateurisme du meilleur effet qui donne tout son caractère à ce projet presque intime. Ces morceaux se détachent de leurs modèles avec un mélange de respect et de facétie. Il y a un plaisir de la variation qui touche sans doute à quelque chose d’essentiel dans la créativité au sens large. Blason poursuit sur cette belle lancée en offrant une vision intense, parfois brumeuse, mélancolique ou mystérieuse des morceaux précédents. Si le parti pris semble ici plus classique aux premiers abords et la technique plus maîtrisée, Blason met en valeur certains contours des morceaux avec une touche qui leur est propre. On se dit finalement que ces morceaux – comme ceux qui les précèdent ou ceux que nous écoutons tous les jours – n’appartiennent finalement qu’à ceux qui les écoutent vraiment, même avec l’intention de les reprendre ou de les réinventer. Plus qu’une curiosité, une réussite !

CIA Debutante & Zhu Wenbo « In Beijing » CD (AKTI)
Où l’on retrouve notre duo parisiano‑australien – CIA Debutante – en concert à Pékin avec leur complice Zhu Wenbo. Le set up semble relativement différent de la plupart des concerts du groupe avec notamment un Paul Bonnet qui répond en partie à la clarinette aux expérimentations de leur ami chinois. Nathan Roche pose quelques bribes de prose en roue libre pour les lancer. Mais rapidement un incertain roulis se met en place comme un jeu entre des mécaniques incertaines. Inévitablement, tout se dérègle lentement mais sûrement, causant rayures, sifflements et autres bourdonnements peu rassurants alors que l’opérateur vocal enjoint à garder ses yeux sur le « Prize » et que monte doucement une mélopée à la guitare striée de volutes électroniques. Un moment magique (et bref). Aventureux le trio se lance sans tarder dans une nouvelle tentative de prise d’otage de notre imaginaire, graves de guitare, murmures synthétiques et timides larsen à l’appui. Les souffleurs se frayent un chemin dans les interférences. « Stone » et un point d’énergie tournoie soudain dans la pièce avec la ténacité d’un drone pacifié alors qu’une voix bien filtrée nous cause de « Backgammon » dans une arrière‑salle. La fin du set permet à la fois à Zhu Wenbo de prendre le microphone (« Badmington Preview ») et à Nathan Roche de conclure sportivement tel un arbitre déviant qui aurait trop lu Hunter S. Thompson. Un précieux document live que je vous recommande !

Teo Wise « Fermo O Sparo » LP (Turbo Discos)
Voilà plusieurs jours que j’écoute ce disque d’un musicien italien basé en Allemagne. Si quelques morceaux peuvent faire croire à un croisement audacieux entre punk à la Spits et musique de spaghetti western, l’écoute attentive de la totalité du disque renferme d’autres approches tout aussi savoureuses et primesautières. D’abord il y a le plaisir de la langue italienne que je n’ai pas si souvent l’occasion d’entendre mariée avec des rythmiques punk. Ensuite il y a une capacité à brosser des mélodies mémorables, autant à la guitare comme sur le touchant « Confusionale » et l’irrésistible « Non importa » qu’au synthé comme sur « Morto di Caldo ». J’apprécie aussi l’éclectisme et la simplicité des compos qui semblent ne rien se refuser : en sont pour preuves la ballade remuante anglophone « M’ama non M’ama » à renfort de guitare acoustique, le chant houblonné de « La Paura » ou la pop mélancolique de « Fool » et « Resta calmo ». Au final un disque sans prétention, plutôt printanier et dansant et qui, quand il s’enfonce dans des ritournelles punk ritales improbables, touche à quelque chose d’assez inédit et rafraîchissant.

Private Lives « Salt of the Earth » LP (Feel It)
Si vous suivez ces chroniques depuis un moment, vous savez que je ne manque pas une occasion de parler d’un bon album de power pop. J’étais passé à côté du premier album des Private Lives de Montréal lors de sa sortie il y a deux ans. Issus de formations plutôt punk comme Sonic Avenues ou Pale Lips, les Private Lives peuvent aussi compter sur l’excellent bassiste Josh Herlihey dont je vous recommande le projet Plastic Act. Les Private Lives savent lâcher les accords tout en gardant la cadence et en soignant les chœurs (« Dealer’s choice »). On les sent assez minutieux sur le son – les graves de cette guitare‑refrain sur « Wrong again » – et la chanteuse Jackie Blenkarn est particulièrement à l’aise pour donner de l’amplitude à ces compos parfois simples mais toujours soignées. Il y a le plaisir de l’urgence punk rock et la frénésie de la power pop mais aussi une pointe de girl groups 60s. Les trois s’entrecroisent avec malice et le jeu sur les tensions a parfois presque des airs d’Eddy Current Suppression Ring (Mikey Young est d’ailleurs au mastering bien sûr). Le guitariste Chance Hutchison sort quelques licks ultra collants (« Psyched Beat », « Be Your Girl ») et le batteur Frank Climenhage assure un feu roulant derrière les fûts qui contribue aussi à donner beaucoup de relief aux morceaux. Il y a un plaisir évident qui ressort de cet enregistrement – plusieurs « bridge » de fin de morceau très réussis (par exemple « Salt of the Earth ») – et du mixage très travaillé. Le disque s’avale d’une traite et tombe parfaitement pour donner quelques minutes de légèreté à un printemps bien lourd par ailleurs.

V/A Volcanic Tongue – A Time‑Travelling Evangelist’s Guide to Late 20th Century Underground Music LP (Disciples)
Je ne cacherai pas que j’ai toujours eu un faible pour les compilations. Peut‑être que ça remonte à l’époque où je faisais frénétiquement des compiles K7 à partir de CD que j’empruntais à la médiathèque municipale. J’ai un souvenir assez précis de mon unique visite chez le disquaire Volcanic Tongue. Je crois que c’était en 2011. Je lisais avidement les newsletters de ce disquaire, l’un des plus pointus que je connaisse. De ceux qui donnaient envie de passer ses journées à écouter de la musique, à multiplier des notes ou des listes, à divaguer sur des pochettes laissant libre cours à mille interprétations, à faire le nerd encore et toujours en découvrant les ponts, les passerelles, les filins entre groupes, labels, activistes en tout genre. Géré avec brio par David Keenan et Heather Leigh, Volcanic Tongue s’est imposé tout simplement comme un des meilleurs disquaires du monde entre 2005 et 2015 grâce à un travail acharné et une curiosité sans frontières, piochant avec bonheur dans une ribambelle de sorties discrètes, CD‑R, K7, tirages limités, « private press ». Ce double album est un délice de merveilles obscures, pointues, parfois diablement underground : je citerai pêle‑mêle l’incroyable « 31 Men » du duo australien Elli & Bev, le claustrophobique « Lost Finding Gone » des américains d’Hollywood Autopsy, la rugosité minimaliste du « Metropoline » d’ESP Kinetic, le brutal « Anarchy on yr face » de Counter Intuits, le subtil « Thumbquake & Earthscrew » d’A to Austr ou encore le fantomatique et fascinant « Yama‑Keburi » de l’artiste japonaise Sachiko. Ne passez pas à côté de cette compilation merveilleuse et soutenez tous les disquaires qui perpétuent la joie du partage et de la découverte avec autant d’enthousiasme que le faisait Volcanic Tongue.

King Blood « Eye I Aye Ivy » LP (Petty Bunco)
Il y a des disques qui décollent très vite, sans qu’on ressente le moindre inconfort dans la prise de hauteur. Ce « Eye I Aye Ivy » du guitariste qui se cache sous le nom de King Blood est de ceux‑là. Il suffit de fermer un peu les yeux pour se voir propulsé à travers des masses d’air gigantesques, survolant des immensités sombres et inconnues, à l’occasion de fulgurances finement overdubbées. Les effets, les textures, les mélodies, les rythmiques de l’instrument semblent utilisés à leur plein potentiel. De plus l’enregistrement, le grain, la réverbération sont aussi pleinement maîtrisés et mis au service de constructions sonores réfléchies mais qui gardent quelque chose de très spontané, très brut, très libre (« Rage to love »). Ce qui me surprend, c’est que tout tient sur un format pop – il y a deux morceaux de cinq minutes mais la plupart sont de deux ou trois minutes – et pour autant il y a une très grande palette d’ambiances, d’atmosphères, de sentiments qui traversent ces morceaux, en forme d’instantanés, guitare à la main quand d’autres prendraient le stylo ou l’appareil photo. « Masques » révèle une forme de composition un peu différente où la guitare se faufile, scintille dans un doux bain synthétique, révélant des timbres nouveaux. Le moment de latence hypersidéral proto‑cosmique certifié se trouve potentiellement au niveau des morceaux « Recoil », « Soft talkers » ou « We burn like fire » qui titillent notre cosmogonie intérieure avec le savoir‑faire des grands chamans qui s’ignorent. L’époque exige des échappées aussi puissantes que celles proposées par « Eye I Aye Ivy » : on en revient avec une présence au monde différente, même si ce n’est qu’une infime petite variation.

Yuasa‑Exide « Hyper At The Gates Of Dawn » DL (Ape Sanctuary)
Yuasa‑Exide est le projet d’un certain Douglas Busson, basé dans le Minnesota, avec la complicité de musiciens de son entourage. Prolifique et discret depuis près de vingt ans, Busson a lancé ce projet maison suite à plusieurs interventions chirurgicales au niveau de la colonne vertébrale qui l’ont cloué au lit. Il enregistre donc tous ses morceaux – et il y en a beaucoup sur son Bandcamp – allongé sur son lit (j’ai eu envie de réécouter le morceau « Allongé » de Pierre & Bastien, ils me manquent). David Perron de l’excellente émission de radio « Freeform Freakout » et boss du label Round Bale Recordings avait eu en fin d’année dernière la bonne idée d’éditer en K7 deux albums parmi les nombreux sortis uniquement en numérique comme ce dernier en date intitulé « Hyper At The Gates Of Dawn ». Difficile de ne pas être accroché dès les premières mesures à ces chansons qui révèlent des talents certains de composition et de lyriciste. D’aucuns pourront faire des affiliations avec Guided By Voices ou Swell Maps. Peu importe mais « Beatles All The Way Down », qu’est‑ce que ça claque ! Gratouillages obsessionnels de lignes de guitares qui se superposent sur fond de boîte à rythme qui semble monter en régime d’un coup comme une vieille machine qu’on pousse dans ses retranchements et une fin atmosphérique, la fenêtre ouverte à écouter les grillons. Brillant. Au fil des enregistrements sur son petit 4 pistes, Busson a développé un incroyable savoir‑faire comme un artisan à la patience indestructible. Il balance ses chansons lo‑fi variant agréablement les descentes folk, psychédéliques ou punk sur des textes‑fulgurances (« Escape to Tascam », « Supernatural Inhumanoids (Hey Tony) », « Monologue ») et je reste ébahi par cette créativité épatante qui j’espère amènera de nombreuses autres sorties physiques dans un futur proche.

Heavy Möther II « s/t » LP (Total Punk)
J’étais passé totalement à côté du premier album (« This time around ») de la première incarnation de ce groupe – simplement sous le nom de Heavy Mother – sorti en décembre 2022 sur Feel It. Pourtant le pedigree du groupe avait déjà de quoi faire baver, le groupe de Bloomington (Indiana) comprenant notamment Eddie Flowers du légendaire combo proto‑punk The Gizmos et deux membres du combo local The Cowboys. Tout en fuzz et en « licks » authentiques, ce « This time around » mettait déjà la barre très haut en laissant couler un rock’n’roll ébouriffé et accrocheur. Le groupe revient ces jours‑ci avec un line‑up un peu modifié incluant le non moins légendaire Craig Bell (Mirrors, Rocket From The Tombs…) ou encore Joe Chalamandy des Retail Simps. Forcément le songwriting a quelque peu évolué – c’est clairement plus psyché et un peu moins garage rock poisseux – mais je peux vous garantir que j’y trouve toujours mon bonheur. Les morceaux brillent de mille éclats comme des jam oubliés de Pere Ubu (« Window in the door », « Red Blue Green »), des pépites inédites de 13th Floor Elevators (« Heavy burnout ») ou des dérivations épiques qui tricotent de la guitare céleste avec une intensité rare (l’épique « Palmer’s Odyssey »). N’oublions pas quelques reprises très bien senties (« Night of the long grass » des Troggs, « Foggy Notion » du Velvet et « Let’s Burn Down The Cornfield » de Randy Newman) pour achever cet album qui sortira quiconque se trouverait emprisonné dans des routines, des corporations, des systèmes.

Son of Dribble « Poking A Hole In A Bag of Tears » LP (Minimum Table Stacks)
J’avais déjà évoqué le précédent album de ce groupe de Columbus (Ohio) lors de sa sortie il y a deux ans. Ce nouvel opus, comprenant douze nouvelles chansons, est l’occasion de les mettre à nouveau en avant. Il y a une apparente décontraction dans la construction des morceaux, quelque chose qui roule sur le dos d’un imaginaire. Peut‑être l’imaginaire infini du groupe électrique, de l’électricité. Les riffs tracent des éclairs, des frissons dans le dos de grands combos qui ont pu les précéder à Columbus, Detroit, New‑York, on ne va pas commencer le name‑dropping et remplir le vide de « proto‑ », « post‑ » ou « ‑pop ». Y’a pas de tirets, pas de moins, pas de plus, c’est une fois de plus de l’artisanal peaufiné en petit comité. Au‑delà de la tension électrique, il y a un talent évident pour les mélodies, de celles qui restent ensuite collées au fond du ciboulot (par exemple « Main Moon », « Rascal Road » ou « Curtains » et sa batterie qui toussote avec bonheur). Ces morceaux‑là, on a vraiment envie qu’ils ne se terminent jamais. Vous voyez ceux dont je veux parler. Je pourrais m’étendre aussi sur le chant qui a tout ce qu’il faut d’intonations et d’incarnation pour emporter des compositions parfois enflammées par un orgue ou des chœurs glamour au possible. Et puis il y a un soin particulier pour les textes et un sens de la formule qui fait mouche (« Knuckles For Dad »). L’album se termine en fanfare avec le brillant « Sick in the hills », un hymne pour lever son verre quand le monde se met à beaucoup trop tanguer (ça serait en ce moment par exemple). C’est peut‑être dans ces embardées à partager que nous retrouverons le goût des autres. En tout cas que vous soyez nostalgique du label Columbus Discount, fan égaré de Protomartyr ou simple curieux, ne passez pas à côté de cet album parfaitement réussi.

Tori Kudo « Studio Village Hototoguiss 2007–2022 » 2×LP (bruit direct disques)
Je me suis demandé si ce n’était pas complètement futile d’écrire sur la musique en 2025. J’ai décidé que non même si je n’en suis pas complètement sûr. En tout cas aujourd’hui j’ai plaisir à écrire au sujet de ce double album de Tori Kudo, le prolifique artiste japonais qui s’est fait connaître notamment depuis le début des années 90 à travers les productions de Maher Shalal Hash Baz. Ce double album rassemble différents enregistrements sur une période de quinze ans, certains sont en anglais, d’autres en japonais mais le timbre de voix si agréable de Tori Kudo est une constante (« Miss you my baby doll »). Les prises de son semblent assez directes et il y a beaucoup de spontanéité qui se dégage de ces chansons qui, pour la plupart, ont une texture plutôt acoustique entre blues et folk mais avec des percées de violons ou d’instruments à vent. Le souffle – voire les sifflements comme sur « Switch back » – semble avoir de l’importance pour Tori Kudo : il y en a dans son écriture, ses intonations, ses mélodies. Enregistrer est dès lors comme une respiration, parfois douce parfois heurtée, portant des pensées plus ou moins anciennes, des humeurs, des interrogations, des étonnements. Cette voix‑respiration inonde ici plus de quarante morceaux avec cette fragilité‑vision qui, aujourd’hui encore, peut changer le monde. La justesse musicale, la qualité d’enregistrement ou toute autre barrière à l’entrée fixée par l’industrie ne devraient jamais freiner un artiste à s’exprimer car cette expression est un chemin de vérités. Tori Kudo fait des clins d’œil à Donovan, Jaki Liebezeit et Marc Bolan autant qu’à Jutok Kaneko, Akira Ifukube, Schubert ou Beethoven. Si certains morceaux se révèlent être des vignettes sonores tantôt douces tantôt frénétiques, d’autres sont des constructions parfois erratiques parfois maîtrisées qui contribuent à l’immersion vivifiante dans l’univers de cet artiste accompli.

Oïmiakon « Comptoir Des Vanités » LP (bruit direct disques)
Le disque commence par deux morceaux très courts, « Hands free device » et « Hygiene premium » qui donnent en très peu de temps un aperçu de la tonalité de ce premier LP d’Oïmiakon (après deux cassettes sur le label Vice de forme) : un son électronique rugueux mais protéiforme qui va chercher les saturations, les bip de vie, une pulsation bien personnelle. Avec « Extermination centrale », le laboratoire est déjà à cœur ouvert, chirurgical mais très « en direct » avec toute la tension que ça peut supposer. Pas de peur du vide, pas de filet. Les tremblements technoïdes de hangar de « Viande de race » sont étouffés : tunnel ? manteau neigeux ? boucherie en sous‑sol ? On ne saura sans doute jamais mais la tension prend un autre visage, se fait plus grave, plus déroutante et mystérieuse. Ce morceau‑immersion, aussi étouffant qu’intriguant est un passage de l’autre côté du miroir. « M.Lube », plus tard, semble assumer plus frontalement les dérèglements amplifiés, l’empilement des dissonances, un côté généreusement boursouflé et une ambiance fromagère forte. Si « Turbo silence » brouille un peu les pistes avec des tonalités plus ambient, le reste des morceaux persiste dans la recherche d’aspérités sourdes mais aussi de percussions répétitives, entêtantes comme des échos déformés du quotidien, flirts avec l’obsession autant que libération sonique. Audacieux, radical, ce « Comptoir Des Vanités » est massif et rempli de recoins à explorer patiemment.

Cindy « Swan Lake » EP (Tough Love)
Actif depuis 2018 et comprenant des membres de Violent Change, Sad Eyed Beatniks ou encore Famous Mammals, Cindy a déjà cinq albums à son actif sur les labels Paisley Shirt et Tough Love. Le groupe californien revient cet automne avec un EP intitulé « Swan Lake ». Le chant de Karina Gill, plus susurré que jamais sur le morceau d’ouverture « All weekend », transporte avec finesse une mélancolie‑mélodie savamment cultivée. La charley se fraie un chemin parmi les guitares claires et les discrètes notes d’orgue ou secousses de maracas. L’ensemble est fragile, de cette fragilité qui – presque comme une évidence – s’imposera à certaines oreilles comme un commun, une humanité. Écoutez « The Birds In Birmingham Park » : c’est un instrumental à fleur de peau, dépouillé, brut, une émotion que l’on recueille ou que l’on ignore selon sa sensibilité mais qui témoigne d’un groupe qui veut aller au fond des choses et ne surtout pas rester à la surface. Si le morceau qui donne son nom au disque se détache d’une sorte de marginalité attachante, une apprêté brève et spontanée, le reste des morceaux est assez homogène. « Consolation’s test » est une longue crise de pleurs sur une épaule compréhensive mais aussi un au revoir teinté de légèreté et de simplicité. Pour toutes ces raisons, l’écoute de « Swan Lake » s’avère de mon point de vue fascinante car chargée d’une poésie aussi immédiate que sophistiquée.

Orion Music Workshop « Territoires Fluences » LP (Les Disques Omnison)
Troisième album de ce projet du musicien parisien Tom Val que j’avais déjà évoqué ici l’an dernier. « Jazz de crasse » envoie l’auditeur dans une zone de déviance mentale propice à la réception des morceaux suivants. Quelques percussions et un clavier semblent sceller le début de ce voyage dont on ne sait pas s’il aura un retour (« Waks Land Mantras »). Dans un intrigant clair‑obscur, Orion Music Workshop semble créer ses propres rituels avec ce qu’il faut d’aplomb, de flottements et de répétitions. Il faut bien sûr fermer les yeux, s’extra‑sensibiliser aux éléments et percevoir par le biais de la musique ce qu’on ne perçoit pas d’habitude. C’est une musique qui ouvre des portes invisibles vers des univers mentaux insoupçonnés (« Au Bal Avec Les Spectres »). Vous entendez ces chuchotements ? À moins que ce ne soit des chuintements ou des hululements ? Ou tout simplement des cris couverts par des bruits d’eau ? Il faut laisser son imagination prendre le pouvoir, totalement, sans résistance, sans violence. Des rythmiques minimales – à tendre l’oreille – nous guident sur des chemins aux textures changeantes, à la merci d’ondes nocturnes, clapotis isolés, flûtes inquiétantes, drones radiophoniques d’une autre époque, échos d’autres siècles (« La Carte En Face Des Yeux »). Les collages discrets se muent au final dans une grande fresque baroque, aussi grave qu’évanescente, sorte de zeitgeist dramatique condensé englouti avec la voracité d’un chasseur de mauvais esprits. Encore un très bon trip que ce « Territoires Fluences » !

Funk Police « Stab The Stable » CS (Cutter Amer / Eurochoc productions)
Quinze ans après l’enregistrement de leur premier et unique LP, le groupe messin Funk Police est de retour. On cause ici de la chaufferie centrale de la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est, canal historique. Passé le choc de cette annonce, on gobe ces lignes de basse hypnotiques avec l’impression de retrouver ses marques dans un temple vaudou trop longtemps délaissé (internet ?!). La guitare fait des sacrifices de décibels mais s’autorise aussi quelques discrètes funk‑eries (« Back to the limits »). Les atmosphères martiales d’un DAF croisant US Maple dans une aciérie secrète encerclée par des chiens‑loups affamés font des merveilles sur « Territory Excavation ». Bobby Blank chante de plus en plus comme Memphis Mao – à moins que ce soit l’inverse (note à moi‑même). Mais quand les cuves d’alcool sont vidées en fin de service, la petite sauterie industrielle devient salement groovy (« Atonal Madonna Satan’s Groove ») avec des aplats de synthé qui feraient tourner de l’œil Chris & Cosey. Des éclats de métal dans la tête, une rythmique tropicale suintant d’un vieux transistor, c’est une guitare rouillée à l’os et espiègle au possible qui fera tomber la tête du chanteur dont les saillies sont aussi buboniques que remuantes (« Rip The Singer’s Head Off »). Vivement la suite !

Pisse « Dubai » DL/LP (Phantom Records)
Si je ne me trompe pas c’est le troisième album de ce groupe allemand, actif depuis une dizaine d’années et qui a aussi sorti pas mal d’EP. Le son est très acéré et les rythmiques souvent enlevées avec une basse hyper véloce et vorace, un clavier qui apporte parfois une touche inattendue et décalée et, souvent, des chœurs très énergiques. Tout est chanté en allemand. Les morceaux s’enchaînent à grande vitesse jusqu’à « Tempel I », un passage d’orgue d’église enregistré à la Taborkirche à Berlin. Deux minutes et dix‑huit secondes qui prouvent que le groupe est audacieux et diablement créatif. Le morceau qui suit, « Tempel II », file dans les ruelles d’une vieille ville comme une course effrénée sur fond de chant grave et presque inquiétant, une deuxième voix se mêlant à la première avant le cut‑off des deux minutes punk garanties. Le groupe respecte tout de même ce code‑là. Mais tout le reste est dynamité sous des coups de butoir rythmique, un chant imprégné et des atmosphères mi‑martiales mi‑frénétiques à l’image de ce « Theater » tout simplement incendiaire, une machine à danser sur le feu. Pisse apporte une fougue incroyable à ses compos, les morceaux foncent tête baissée sur l’auditoire. Les écoutes répétées révèlent un groupe qui, vraisemblablement, tourne sans relâche et est parvenu à construire des morceaux qui témoignent de la force du groupe en tant que collectif créatif sans limite si ce n’est celles qu’il se fixera lui‑même. « Dubai » a de l’énergie à revendre et ce n’est pas pour me déplaire !

Another Dancer « I Try To Be Another Dancer » LP (Aguirre / bruit direct disques)
En provenance directe de Bruxelles, Another Dancer se distingue par un son bien particulier, entre empilements et collages, entre superpositions et liaisons forcées. Dès le premier morceau, on sent un groupe qui modèle une matière sonore avec singularité : une ballade dépouillée (« Time sense ») fait suite à un morceau intense en synthés (« Overfriendly Dogs »), la luxuriance sonore des overdubs est parsemée de dissonances, dérivations aux teintes psychédéliques ou industrielles, de chants doucereux faisant le pont entre les scènes indépendantes des années 80, 90 et surtout début 2000 quand le brassage tout azimut était de mise avec le soutien de quelques labels défricheurs. Le groupe aime à surprendre et se perd aussi avec bonheur dans les eaux d’une rêverie aussi aquatique que carillonnante (« Middelmatig Mirakel »). Au fil des écoutes il apparaît qu’Another Dancer fait dans l’essorage de précision, piochant des ambiances, des styles pour s’en imprégner de manière plus ou moins humide, détricotant, recousant un gigantesque patchwork pour construire son intime dans tous les formats, toutes les couleurs. Rares sont les groupes qui tentent ce genre d’exercice de virée intersidérale dans la grande machine de la musique d’une vie avec comme objectif d’en sortir un album. Bravo à eux et curieux de voir ce que ça peut donner sur scène !

Bilders « Dustbin of Empathy » LP (Sophomore Lounge)
Ce n’est pas la première fois que je parle de Bill Direen ici donc je ne reviendrai pas sur le long parcours musical de plus de quarante ans de ce musicien néo‑zélandais. Ici j’aimerais presque écrire uniquement sur sa voix qui, avec l’âge, se bonifie particulièrement. Non seulement il y a un grain particulier mais on lui entend presque les veines du cou gonfler alors que vibrent ses cordes vocales – surtout sur les morceaux les plus chantés. Poète, le bonhomme a l’inspiration facile, ses observations sont magnifiées par son écriture, il nous donne sa vision du monde. De son monde du bout du monde dont il est parti puis revenu. L’enregistrement est de grande qualité et le groupe qui l’accompagne comprend notamment des membres de Lambchop, donnant des couleurs légèrement country à ses chansons qui s’étendent dans un environnement aride et tourmenté. Je pourrais citer presque tous les morceaux tant l’album est bien construit mais j’aimerais en mentionner quelques‑uns particulièrement marquants : « Angel (The Astronomer) » et son incroyable refrain « tele‑scoping, tele‑scoping », « Obedience » et son lyrisme tranquille, « The Weevil » et sa mélancolie voyageuse ou encore le souffle pacifiste de « Third War ». Particulièrement soigné dans son écriture, ses arrangements, ses intonations, ses intentions, « Dustbin of Empathy » est une indéniable réussite, un disque à écouter à l’infini.

Rat Henry « Material Pop Volume One » LP (Minimum Table Stacks)
Pleine nuit, fenêtres grandes ouvertes, milieu d’été, lumières éteintes, tout est branché. Rat Henry peut opérer, là quelque part entre les lumières témoins. Les textes sont déjà là, dans sa tête, comme des nouvelles qui défileraient sur un teleprompteur. La pièce est grande, la musique est bricolée avec la passion d’un artisan inspiré qui parvient patiemment à réaliser ce qu’il souhaite. Créer des espaces, laisser la brise du soir refluer doucement sur son visage, le corps léger et alerte, l’esprit à l’œuvre dans sa vision à transmettre. Dans le silence de la solitude, dans le silence de la réflexion, des étincelles soniques : quelques accords grattés, un peu de réverb, parfois une pointe de distortion, de fuzz, quelques simili‑interludes proto‑industriels et beaucoup d’attention au songwriting. La voix est grave, les compos s’enchaînent avec délice. L’horizon est large : il y a du field recording, un large brassage d’influences, un quasi‑ésotérisme revendiqué avec finesse. Les coutures sont apparentes et on les observe sous tous les angles comme un rare artefact de réel en plein océan numérique dégénéré. Chaque morceau est tressé avec soin, chaque enchaînement clairement pensé avec la force d’un cheminement sonore unique. Le chemin se révèle un peu plus à chaque écoute, avec son lot d’intersections surprenantes, d’apparitions mystérieuses, de mélodies enfouies ou esquissées mais au charme immédiat. Une très belle surprise !

Rider/Horse « Matted » LP (Ever/Never)
J’avais déjà causé ici du premier album de ce groupe en 2021. Entre‑temps, le duo est devenu quatuor, densifiant considérablement son intensité sonore au passage. La formation de Kingston, New York garde son puissant drive motorique mais s’octroie des aérations industrielles, comme les bouffées d’air qu’on vient gober dans les pauses d’une journée trop remplie, trop frénétique. Dans des ruelles désertes, à la verticale de grands bâtiments abandonnés qui semblent soudain pencher de toute leur masse, les pieds dans la boue, l’esprit dans le ciel gris‑lait, Rider/Horse soulève des imaginaires comme de la fonte, avec une rage désespérée. Il y a quelque chose qui rappelle autant Neu! que les débuts de Massacre sur Celluloid. Quand la guitare se fait presque carillonnante, c’est la batterie qui semble d’une lourdeur peu commune. Décapé par ces attaques sonores à répétition, l’esprit flotte dans ce torrent de libération sonique, au gré de puissants courants. L’approche est massive, totale, sans compromission. Les nuances sont des branchages, des herbes folles emportées par le mouvement. De « Bombs » à « Empty Boxes », de « Run The Rabbit » à « He’s Cactus Now », presque tous les morceaux semblent livrés en format compacté au maximum. Rider/Horse cherche l’impact et si certains morceaux sont des dérivations venues d’une dimension parallèle qu’eux seuls connaissent (« Toen (Restored To Glory By The Light) », « Small Animals »), le but est bien de nous crasher la tête avec force. Ce qui dans l’époque actuelle n’est pas si désagréable, ça remettrait presque les idées en place à n’importe quel fondu.

Mordecai « Seeds From The Furthest Vine » LP (Petty Bunco)
C’est déjà le sixième album de ce groupe basé à l’origine à Butte dans le Montana et dont les membres sont dorénavant éparpillés entre l’Oregon, le Massachusetts et Taïwan. Le groupe semble fiévreux dès les premiers morceaux, de cette guitare tantôt frétillante, tantôt toute rouillée, de cet orgue quasi‑hésitant et de ce chant qui sonne comme une démo de Lou Reed croisé à celle d’un sorcier de l’Ohio comme Jim Shepard. En réalité, Mordecai ne peut évidemment pas se résumer à cette formule et il y a une versatilité merveilleusement déconcertante dans chacun de leurs disques. « When You Know Them As » et le chant semble enregistré dans le fond de la cuisine alors que la batterie se réduirait à quelques ustensiles et que la guitare tricote gentiment dans un coin de parquet : il y a un délitement gracieux qui évoque presque les plus grandes compositions des regrettés australiens de Mad Nanna. Mais la guitare claire d' »Oval Door » avec son chant‑parlé et ses répétitions fait effet de clin d’œil aux néerlandais de Lewsberg. Leur « Meat On A Stick » est lui complètement déconstruit comme un débris de no‑wave new‑yorkaise qui nous tomberait sur la tête avec pas mal d’années de retard. Le morceau qui donne son nom à l’album s’étend sur deux pistes et tisse des toiles soniques en plein désert, défiant les tempêtes de sable à la flûte et au tambourin, creusant un sillon qui leur ouvre toutes les perspectives créatrices qu’ils souhaitent. Entre dépouillement et intensité, plaisir de jouer évident et attrait marqué par toutes les nuances de lo‑fi, le verbe haut et la compo oblique, Mordecai fait de nouveau des merveilles sur cet opus tout aussi — voire plus — recommandable que les précédents !

Marcel Wave « Something Looming » LP (Upset The Rhythm / Feel It)
Voici le tout premier album des anglais de Marcel Wave, après une démo prometteuse il y a cinq ans. Le groupe comprend notamment des anciens de Cold Pumas et Sauna Youth. Le groupe semble avoir pris le temps de peaufiner un son bien à lui : si les guitares sont nerveuses, l’orgue Hohner pousse souvent des harmonies étoilées qui maintiennent un côté pop patchwork qui rappelle parfois Stereolab. Certains morceaux sont plus tendus comme l’accrocheur « Mudlarks » et ses paroles‑regards désabusées dans le vide du quotidien. Ces textes acérés, ce ton souvent parlé, comme sur « Where There’s Muck There’s Brass » ou « Discount Centre », ne sont pas sans rappeler parfois les débuts de Dry Cleaning : une vision rêche et sans compromis, des obsessions intrigantes, des mots qui claquent, un groupe qui soutient le tout avec inspiration. Ici on danse avec beaucoup de mélancolie sur une pente irrémédiablement descendante, glissante, nous entraînant vers un futur chaque jour plus inquiétant. Il y a une certaine force de caractère à fignoler des compositions d’apparence aussi légères sur ce tas d’absurdités et de violences qui constitue souvent notre quotidien. Avec « Ides of March » et « Stop/Continue » (et son incroyable et simplissime refrain « You Stop, I Continue ») le groupe semble vouloir s’échapper dans la répétition ou l’intensité paroxystique, flirtant presque avec une forme de kraut rock inédit. Capable de déceler la poésie dans les intérieurs les plus grisâtres — le touchant « Linoleum Floor » en final — le groupe épate avec ce premier album parfaitement réussi.

Die Verlierer « Notausgang » LP (Mangel)
Ce groupe berlinois a pris tout le monde de court il y a deux ans avec un album incroyablement percutant et attachant, qu’ils ont défendu sur scène avec une fougue bien rare ces dernières années. Ils sont donc particulièrement attendus au tournant pour ce deuxième LP. Le premier single — qui donne son nom au disque — est emblématique de ce qui fait la force du groupe : une rythmique puissante, des guitares qui jouent de la distorsion avec la nuance d’un équilibriste de haut vol, une basse exceptionnelle et un chant éraillé dont les souffles disent tout d’une fragilité parfaitement assumée. Le groupe fait bloc comme un pays qui devrait résister au naufrage fasciste. C’est en chœur qu’ils chantent « Fickt diese Stadt » (« Nique cette ville ») et la répétition, l’élan terrible qu’ils donnent à ce morceau a de quoi vous mettre le frisson. La guitare qui zigzague d' »Allesfresser » sur fond de chant déclamatoire, celle quasi‑surfisante de « Albtraum », l’approche quasi‑live du bien nommé « Adrenalin » ou le son très reverb et relax de la ballade « Stacheldraht » témoignent de la capacité du groupe à peaufiner un son bien particulier pour chaque morceau — tous sont particulièrement fluides — et à fignoler bien souvent des mélodies qui accrochent l’oreille plus que tout autre groupe punk actuel. Particulièrement abrasif, ce nouveau disque maintient la cadence et bien souvent vise des chansons‑hymnes assurées de déclencher des réactions mouvementées pendant leurs innombrables tournées. Entre « Attentat » et « Harmonie », le groupe défend ses idées en ménageant le chaud et le froid, à l’image des bidouillages bouillants de « Schrottplatz » ou du sombre et calme « Verkeilt ». Au final un disque parfaitement maîtrisé et réussi : chapeau bas !

Bermuda Squares « Outsider » LP (Feel It)
J’aurais pu vous parler des excellents nouveaux albums de Neutrals ou de Program mais voilà, là, tout de suite, maintenant, j’ai plus envie d’écouter ce premier album de Bermuda Squares. C’est simplement plus en phase avec ce que je ressens aujourd’hui, dans le pays où je vis qui sombre encore un peu plus dans le chaos. Le groupe est de Minneapolis et le disque a été enregistré avec Erik Nervous qui s’est fait un nom ces dernières années au sein de la scène punk/power pop américaine. C’est un disque à écouter très très fort. Il y a un savoir‑faire incroyable pour balancer une power pop survitaminée, guitares crissantes sur l’asphalte, chant enlevé, chœurs discrets et basse de velours comme sur le morceau titre « Outsider ». Étonnamment rien n’est prévisible dans cet album et tout est dans les petits détails qui le distinguent des autres grands disques power pop de ces dernières années. Un larsen par ici, un petit décalage dans la batterie par ici, un inattendu solo d’intro (« Mortality »), le stop‑and‑go de « Hate Me », la saturation critique de « Basement (Funbois) ». Finalement plus proche des Devil Dogs époque « Saturday Night Fever » que des débuts power pop des Real Numbers — leurs collègues de Minneapolis — Bermuda Squares frappe fort avec ce premier LP percutant qui a quelque chose d’intrinsèquement revigorant à plein volume.

Kenji Kariu « rain / water » LP (bruit direct disques)
Voici le quatrième album de l’artiste japonais Kenji Kariu, le deuxième à sortir sur le label parisien bruit direct disques après « Sekai » en 2021. À nouveau le disque se construit en grande partie autour de la voix de Kenji Kariu, douce, soyeuse, nocturne au possible, comme échappée d’un rêve ou plutôt d’un interstice entre deux rêves (« I Saw You In A Dream »). « Rain / water » est de ces disques qui ont l’air d’une simplicité enfantine mais qui sont en réalité minutieusement construits, d’une approche artisanale parfaitement soignée qui soutient une créativité qui semble couler comme l’attachement évident aux éléments (« Water »). Cette créativité n’a pas de limite stylistique puisque le disque se fraye aisément un chemin entre Stereolab et Caetano Veloso, même si c’est sans emporter beaucoup de leurs particularités et sans s’interdire des incursions plus électroniques (« Going Through »), psychédéliques (« Convenience Store ») ou quasi R&B (le superbe « Sand »). Les arrangements sont des merveilles et on ne cesse de tendre l’oreille ici sur de discrètes maracas (« Bubbles ») ou là sur un furtif coup de cymbale (« Spider »). Tout l’album semble ainsi s’étirer de manière féline, discrète et élégante, perçant avec le réconfort d’un soleil de mi‑saison.

Earthball « It’s Yours » LP (Upset The Rhythm)
Après avoir dévoré le texte de présentation de ce disque signé par le guitariste de feu Aids Wolf, je suis remonté à bloc pour accueillir la lave sonore qui coule doucement dans mes oreilles dès les premières minutes de ce premier vinyle du groupe Earthball, originaire de Vancouver et déjà auteur de plusieurs cassettes. Versant allègrement dans l’improvisation, le groupe pousse bille en tête un saxophone qui semble frétiller sur le dos du volcan avec une salutaire absence de sérieux. Le chant ne fait son apparition – essentiellement sous forme de « aaaaah » du genre « je me brûle ! » ou « je vole ! » – que sur le deuxième morceau alors que la batterie déploie un feu roulant sur fond de déchirures guitaristiques comme autant de failles mentales s’ouvrant brutalement au fil de l’écoute. Au fracas tellurien des deux premiers morceaux succède l’équilibriste « Through & Through », rythmique faussement relax, chant féminin, bidouillages électroniques, accords lâchés au‑dessus du vide… la tension tournoie dans les airs comme un rapace non identifié. Fiévreux, incontrôlable, le groupe sent bien qu’il a besoin de se détendre (« A Need To Cool Down ») mais n’y parvient pas et on virevolte avec joie dans leurs déconstructions no‑wave qui ne devraient pas déplaire aux aficionados du groupe Mars comme à ceux des non moins légendaires Shearing Pinx. Cramé, titubant avec bonheur, Earthball arrache des morceaux de cosmos à chaque jam, filant comme des phares rouges dans la nuit sombre des grands espaces qui les entourent. « Totally fucked up music » comme dirait le gars d’Aids Wolf.

R.N.A. Organism « R.N.A.O Meets P.O.P.O » LP (Mesh‑Key)
Voici la réédition de l’unique album de ce trio japonais originaire d’Osaka, sorti à l’origine sur le fameux label Vanity en 1980. Ambiance dubby, boîte à rythme décharnée, voix fantômatique, frictions guitaristiques minimalistes : le morceau « Nativity », qui n’est pas le premier, donne le ton. La voix est trafiquée, l’alcool est frelaté, la dimension est indéfinie, les perceptions sont définitivement altérées : R.N.A. Organism nous dévoile un univers qu’ils ont entièrement façonné et dans lequel ils veulent nous surprendre, nous dérouter. Bribes d’enregistrements bidouillés, percées psychédéliques, effets sonores mystérieux sur basse de l’ombre : tout se met en place avec une grande subtilité, sans mélodrame, mais avec une vision radicale. Dans toutes ces constructions sonores surprenantes, il surnage souvent une petite trace de mélodie, infime, parfois perdue dans les interférences mais qui fonctionne comme une rampe d’accès. La moiteur d’un dub proto‑industriel leur va complètement (« Yes, Every Africa Must Be Free Eternally ») tout comme l’hallucinante déconstruction James Brown‑ienne de « Say It Loud, I’m Dilettante, I’m Proud ». Comme une vague touchant des mondes inexplorés, c’est un piano qu’on entend sur le dernier morceau, « Matrix », dans un vent solaire qui souffle sur les consciences gonflées par cet album renversant, même plus de quarante ans après sa sortie.

The Real Losers « Good Clean Fun! » LP (Total Punk)
Au début des années 2000, ce groupe de Leeds composé de Shaun Alcock, Chris Taylor et Paula Higgins était dans les combos les plus sauvages de la scène garage punk / « budget rock » européenne. Une belle série de singles et des concerts enflammés avaient assuré la réputation du groupe qui n’a finalement sorti que deux albums avant son arrêt autour de 2005. Le label américain Total Punk avait manqué de leur sortir un disque à l’époque mais se rattrape ici avec un album composé notamment de morceaux inédits retrouvés par le groupe. Puisant autant dans la force de composition et la puissance des Stooges et des Ramones (ou des Zeros dont ils font ici une reprise) que dans l’intensité de groupes des années 90 comme les japonais de Teengenerate, The Real Losers opéraient une synthèse brûlante avec la fougue et la désinvolture du trio punk rock ultime. Au‑delà du savoir‑faire pour les compos express de moins de deux minutes avec trois accords, beaucoup de sueur et une guitare qui déraille vite‑fait sur fond de boom boom tonitruant et de basse speedy (« We don’t care »), le groupe a aussi toujours eu un véritable attrait pour la power‑pop ou les ballades déchirantes comme la superbe « One more time ». Ce « Good Clean Fun! » est rempli de morceaux imparables — à l’image de ce tubesque « She’s outta control » — qui semblent résister drôlement bien à l’épreuve du temps.

Twelve Cubic Feet « Straight Out The Fridge » LP (Sealed)
Comprenant au moins un membre – Matthew Vosburgh – du cultissime duo synth-pop lo-fi Solid Space – dont la réédition par Dark Entries avait fait couler pas mal d’encre en 2017 – les Twelve Cubic Feet n’ont eu qu’une très brève existence entre 1981 et 1983. Ce « Straight Out The Fridge » est leur unique album sorti à l’origine en 1982. On retrouve un son de guitare commun à plusieurs groupes de l’époque à la jonction entre punk et new-wave. Cependant, l’ensemble est ici clairement beaucoup plus pop comme en témoigne la rythmique dansante et la mélodie au clavier de « Blob » le morceau d’ouverture. Si c’est un duo de voix féminine qui fait décoller « Evercare », c’est une voix masculine sur « The Almshouse » où les influences guitares funk se mêlent brillamment à des sonorités synthétiques discrètes mais bien réelles. Les guitares se lâchent très ponctuellement et c’est surtout ces alternances de voix et le punch des compositions, leur savante simplicité qui frappe immédiatement (« Escaping again »). La production me semble également très réussie, parvenant à la fois à saisir l’urgence, la fureur et la mélodie tout en ajoutant ponctuellement des enveloppes d’écho qui expédient des morceaux comme le splendide « Tuesday Afternoon » dans l’hyperespace. Ni trop chaud, ni trop froid, absolument pas tiède et bourré de grands moments de pop accrocheuse bricolée avec un enthousiasme débordant, ce disque de Twelve Cubic Feet fait le pont avec des combos brûlants du moment comme Famous Mammals. Raison de plus pour ne pas passer à côté ! 

Midnight Mines « Since My Baby Left Me » LP (Minimum Table Stacks)
Voici un duo anglais composé de « Baron Saturday » et « Private Sorrow ». Vous connaissez peut‑être ce dernier via ses groupes Black Time (une belle série de singles sur plein de labels et quelques LP mémorables sur In The Red entre 2004 et 2010) et Virvon Varvon. Il s’agit ici de la réédition d’un album sorti en 2017 sur le label Loki, bien connu des amateurs du feu forum Terminal Boredom. Le groupe semble toujours bien actif, multipliant notamment les sorties K7. Sortons des cercles d’initiés : nos gaillards parlent aux masses avec une musique singulière qui traîne des gros morceaux de garage et de punk qu’ils explosent cependant avec malice d’une myriade de tortures surprenantes (cut‑ups, bruitages incongrus, proto‑dub sorti d’un brouillard profond, lo‑fi rageur, larsens salvateurs sur « Cuntsville USA », sorte de Suicide motorique déviant possiblement des hallucinations provoquées par une thérapie à l’eau froide mal maîtrisée). « Needle Points » semble lâcher tous les repères communs pour s’enfoncer dans un psychédélisme très dense et personnel qui file des trajectoires imaginaires entre la Jamaïque et la Nouvelle‑Zélande, les sorciers dub et Dead C dans la cabeza. L’approche est primitive — selon leurs propres termes — mais traversée de convulsions provoquées par des régimes sonores multiples, qui comme des pelures d’oignon donnent toutes les larmes salées du groupe. Il y a même des vapeurs occultes sur l’épique « The Planet Drifts Into Random Insect Doom », 8’46 de transe fumeuse et captivante. La bride est toujours bien lâchée sur le final « Here Come The Waves », autre témoignage fort de l’inspiration d’un groupe qui ne s’interdit rien.

Lès Modernos « Ciutats » LP (bruit direct disques)
Trip psycho‑géographique en ou en direction de l’Andalousie, ce premier album de Loïc Poinceau (Dragon du Poitou) est une dérive le long de neurones pas très clairs. Ondes brouillées et poésie sur dictaphone entre deux coupures de réseau. Dans la zone, digitalines salutations devant des aménagements urbains un peu audacieux. Fredonner l’enfer derrière les bornes électriques de la station, une main sur la CB du chauffeur de poids lourd, l’autre dans une boîte d’escabèche. L’huile avant ou après la tomate, un mème de Claire Gapenne sur un écran pété au fond de l’église du village. Dans les interstices du label‑hôte, une passion pour les oiseaux et les sonorités, la séniorité et la répétition. Le geste est folklorique, la mémoire protéiforme, s’autorisant les chemins longs et de traverse dans le labyrinthe moderne. Laurent Gérard en hologramme outrageusement déformé, des souvenirs de CD gravés, des clés USB en guise de boucle d’oreille. Figurine musicale, page arrachée à proximité d’une porte dérobée, l’album est ludique et déconstruit comme un baba au rhum à manger à même la peau. Y’a des poils et le corps astral se promène.

J McFarlane’s Reality Guest « Whoopee » LP (Night School)
Où l’on retrouve Julia McFarlane, artiste australienne qui, après avoir évolué auprès de groupes comme The Shifters ou The Twerps, avait sorti un remarqué et remarquable premier opus solo en 2019. Si ce dernier était très pop quoiqu’enrobé dans des couvertures synthétiques, ce « Whoopee » creuse un sillon différent. Le disque semble naître dans les mystères d’un plateau de cinéma, plongé dans une nuit épaisse où filent discrètement les ombres fantômatiques de ses anciens occupants. Dans des couches de synthé bien moelleuses, au fil d’arrangements étrangement jazzy, subtilement acides, Julia évoque des relations, se pose des questions que tout le monde se pose mais avec une douceur harmonique bien appréciable (« Am I from the wrong planet? » s’interroge‑t‑elle sur « Wrong planet »). Il y a dans ces compositions une mélancolie d’une infinie tendresse, guitare hispanisante sur nappages électroniques explorateurs, comme une Ruth White apaisée, chinant des vieux albums de Terry Callier autant que des CD trop usés de Red Snapper. La drogue est la musique, les dérives sont permanentes, peu importe le format (« YouTube trip ») et le flottement est là, suivi d’un mouvement aérien et hélicoïdal (« Slinky »). Difficile de ne pas sombrer lentement dans ces sables mouvants si habilement cachés. D’autant qu’on se laisse emporter aussi dans un voyage dans le temps pour un bref aller‑retour au début des années 90, basses et drums comme il faut (« Caviar »). Langoureux, d’une séduction toute nocturne, ce « Whoopee » est un vrai délice.

Lupo Città « s/t » LP (12XU)
La formule du trio est d’une puissance créatrice infinie. C’est un peu l’impression que j’ai en pensant à tous les trios musicaux que j’ai pu écouter au fil des années et à leur incroyable variété. Vous me direz que la même chose pourrait sans doute être affirmée pour les duos ou les quatuors. Vous avez raison mais il est tard et il me fallait bien une accroche. Bref, là il faut se jeter sur ce morceau « White Bracelet », son électricité hirsute, son sens de la mélodie, sa saleté revendiquée, ses voix qui répètent « the reason is me! » pour saisir à nouveau, encore, la puissance du trio. J’élude volontairement les présentations, le pedigree, il viendra plus tard. « I’m on edge » entend‑on sur « Rust Belt River ». « Gallup to El Paso »: le trio a voyagé, élargissant ses horizons, s’ouvrant à des images trop grandes pour l’esprit. Si une pointe de mélancolie se fait sentir sur « Only in love », c’est le plus clair du temps une certaine urgence saturée qui se dévoile côté guitares, tout en maintenant un rythme assez lent et lourd, laissant deviner des influences blues et country, largement mélangées à une approche sonique héritée des années 90 puisque Chris Brokaw (Codeine, Come…) est de la partie en compagnie de Sarah Black et Jenn Gori. Il y aurait beaucoup à dire sur Brokaw, sa façon de jouer, si personnelle, si inspirée, si radicale. Mais ses comparses brillent aussi incroyablement de leur sombre et sauvage présence (« 1‑2 Zero » comme un brouillon du futur la tête devant l’ampli). Un album poignant qui laisse l’envie vorace d’écouter le prochain, déjà en préparation.

The Hypos « s/t » DL (Press On Records)
Le premier album de ce nouveau groupe basé à Asheville en Caroline du Nord ne semble pas encore disponible en format physique même s’il est annoncé pour bientôt. Cependant, je ne peux attendre pour vous en parler car on y retrouve notamment le fameux Greg Cartwright (Oblivians, Compulsive Gamblers, Reigning Sound, etc.) mais aussi Scott McMicken (Raccoon, Dr Dog) ainsi qu’Evan Martin, Kevin Williams et Krista Wroten. Tout ce petit monde semble s’être retrouvé dans une cabane d’enregistrement pour composer de belles chansons – de celles qui étirent les dimanches après‑midi à l’infini – et peaufiner des arrangements merveilleusement sirupeux (violon, orgue, trompette, saxophone, percussions, etc.). On retrouve le grain de voix unique de Cartwright, des chœurs soignés, ces petites touches d’orgue de velours, un feu de guitares douces… Écoutez par exemple « Tore My Whole World Down », soul, suave et entraînant au possible. La flûte de « Past Life Woman » guide le jeu de piste, le duo de voix de « Heartbroke Town » semble sorti d’un antique coffre de trésors musicaux, le violon et le violoncelle de « Pictures » ajoutent des accents lyriques aussi discrets que surprenants… bref, on ne cesse de faire des découvertes et c’est ce qui rend cet album aussi agréable, frêle parenthèse dans une actualité tous les jours plus dramatique.

Le Diable Dégoûtant « Galères dans la Tourbière » CS (Glarc)
Après le remarquable « Fleur de Chagrin » sorti en début d’année, voici déjà le deuxième album de Pauline Marx – alias Le Diable Dégoûtant – qui s’est également fait connaître précédemment au sein du duo La Fureur De Vouivre. Folk d’un nouveau genre, bucolique en diable, « Galères dans la Tourbière » est une enfoncement volontaire dans ces dépressions du sol, ces accumulations de matières organiques incomplètement décomposées qui fournissent ici le rare combustible de l’inspiration. Dans ce boueux tourbillon tantôt tribal tantôt électronique, la vie se saisit d’un autre tempo (« La patience des tiques »). Percussions proto‑electro, synesthésie pré‑épileptique, guitares de bouche sur un fil chamanique hautement perchées (« Les Guillis du vide »), la musicalité retrouve sa bestialité terrienne sans perdre la douceur d’une antique ritournelle. Minimalisme entêtant des folklores, persistance du jeu, supplément d’âme d’objets triomphant du temps, on rampe dans cet univers ultra‑sensoriel avec la paix intérieure d’un déserteur‑reptile échappé de la sauvagerie par une vue de l’esprit un peu trop persistante. D’innombrables couches d’inutile semblent avoir été patiemment pelées jusqu’à ce dépouillement gracieux et captivant qui se déroule dans nos oreilles comme un horizon qui se dégage de l’accumulation. C’est une nouvelle nostalgie de la boue, une noétique de l’inconnu qui par contraste nous éclaire vivement.

Fantôme Josepha « Dramarama » CS (Fort Evil Fruit)
J’étais jusqu’ici complètement passé à côté de ce groupe et a fortiori de ce troisième album sorti en septembre dernier. Merci au toujours recommandable dustedansocial pour le tuyau. Fantôme Josepha est un duo de l’est de la France, Metz pour être précis, composé du prolifique Arnaud Marcaille (Mr Marcaille) qui officie au mellotron, à la drum machine et aux guitares et Josepha Mougenot (Les Cimetières de l’Est, La Mantique) à la voix mais aussi aux orgues, à la harpe et au koto (instrument à cordes japonais). Le titre de l’album vous situe l’ambiance, Bela Lugosi‑enne sans effets larmoyants mais avec cette dark‑ittude propre à l’époque. L’instrumentation semble enguirlander les désillusions – comme la chaleur de l’orgue de « Straat » qui contraste avec les intonations inquiétantes du chant. La vague froide se constelle de moutons à cordes (« Diary of a murder »), Trish Keenan croise Warren Ellis au fin fond de la campagne japonaise, Anita Lane ressuscite en Lorraine. « Pauvre Courtney Love » éteint le mal‑être de cet orgue magique qui finit tout de même par flamber. « Lion » creuse un petit puits de noirceur, une béance mentale supermassive qui fait office de galaxie perdue, celles où l’on se perd au ralenti en fermant les yeux, les jours où le soleil ne se lève jamais. La plus haute recommandation pour ce « Dramarama », diamant brut aux éclats mystérieux.

Tyvek « Overground » LP (Ginkgo)
Je vous en parlais il y a environ six mois avec le LP « Blunt Instrumentals » : revoilà déjà les incroyables Tyvek de Detroit. Force à la concision : les morceaux sont dans l’ensemble toujours aussi courts et percutants. Textes qui claquent entre observations‑fulgurances et obsessions quasi‑surréalistes (« What were we thinking? I wanna know I wanna know! » sur « What Were We Thinking »; « Low tumble‑dry! Low tumble‑dry! » sur « Going through my things »), des guitares remontées jusqu’aux oreilles comme l’énergie débordante qui propulse le groupe dans des territoires punk‑rock rarement atteints ces jours‑ci (écoutez « What It’s For » qui s’évanouit d’intensité en fin de morceau). C’est en réalité une myriade de petits détails – des pointes de saxophone d’Emily Roll, le jeu de batterie de Fred Thomas, les envolées mélodiques ou encore les textes qui grattent le dessus de la tête de Kevin Boyer – qui font que les chansons‑comètes épatent tellement qu’on a immédiatement envie de les réécouter pour les écouter différemment, pour les voir sous un autre angle, pour capter ce qu’on avait laissé passer, pour prolonger le plaisir. Tout va presque trop vite, tout est presque trop bien, on jubile face à ces morceaux d’apparence si simples et si insaisissables. Puis vient « Trash & Junk » où le groupe rétrograde pour nous faire savourer son frein moteur musical, une descente cuivrée sur fond de gratouille de l’extrême – une chorégraphie mentale inédite s’opère alors face à la tortuosité géniale du groupe qui reprend le refrain après un long passage instrumental. Isoler la lead guitare de « Let it go » méritera ensuite quelques écoutes successives et enflammées. Tout se clôt dans un final velouté et allongé (« Overground »), mi‑jazzy mi‑velvet, comme un clin d’œil involontaire à Lewsberg. Une réussite flamboyante !

Mount Trout « Petrol Bush » LP (Albert’s Basement)
Deuxième album de ce combo australien basé à Melbourne mais originaire d’Hobart. J’aime la tonalité générale, celle de la fatigue. Tout semble peser incroyablement lourd, tout est fragile, tout peut s’écrouler d’un moment à l’autre mais on rigole quand même (« Laughing with The Gods »). Dissonances doucereuses, voix d’une grande faiblesse – au meilleur sens du terme – et quelque chose d’un groupe folk/country qui déraillerait depuis des années mais n’arriverait pas à s’arrêter de jouer. Les paroles continuent de jaillir comme dans un archaïque réflexe, la poésie est bien là – brute, lourde elle aussi – mais tout dégouline, se décompose, semble s’effondrer (« Dan’s Bar »). Il faut écouter ces guitares en parallèle, répétitives au possible, sur fond de poussage de texte obsessionnel (« Find a man ») : le morceau semble se prendre les pieds dans le tapis avec délice, trébucher sur le moindre obstacle, viser le désaccord, la non‑adhésion avec une touchante désinvolture. Quand un râle inquiétant fait son apparition au sein d’un jam bourdonnant de pesanteur, on croit à un mauvais réveil, à un café renversé (« Shoveller »). Mais quand la voix revient c’est une sorte de buzz électronique déchaîné qui perturbe la sombre quiétude (« Hang around »). Tout déraille, doucement. La batterie semble parfois très loin, la lenteur semble omniprésente, les cordes vibrent sous de longues minutes mais je reste éberlué de cette consistance vide (« Long diddy ») qui déroule un imaginaire comme une immense couverture dont on ne verrait jamais le bout. Enfin si : « No wrong » le dernier morceau mais c’est pour mieux reprendre au premier.

The Native Cats « The Way On Is the Way Off » LP (Chapter)
Cinquième album du duo australien The Native Cats composé de Julian Teakle et Chloe Alison Escott. J’admire ce groupe depuis une dizaine d’années. Ils savent imposer leur rythme (« Bass clef »), leurs textes, leur basse. L’entraînant « My Risks is Art » est un condensé de leur son et de leur approche frontale qui ne se refuse aucun sujet : en un peu plus de deux minutes, le morceau plisse, agite, remue, secoue d’un chant sûr qui grimpe quatre à quatre le raide escalier tendu par le bassiste. Principe identique pour « Small Town Cop Override » qui cultive la même concision tout en y ajoutant la menace roulante d’une batterie ainsi que des tiraillements synthétiques qui semblent pousser le morceau d’une falaise – il s’arrête net. Mais le groupe sait aussi s’étirer, tirer le fil du drame et des tourments, le sublimer d’un étrange larsen électronique (sur la fin de « Vivian Left Me »), d’un groove chaloupé aux pointes de melodica qui n’est pas sans rappeler les débuts de Clinic (« Dallas »). L’aiguisé « Suplex » se termine lui dans un éclat de feu et de piano fougueux. Un piano que l’on retrouve dans le climax passionné de « Rain On Poison ». « Battery Acid » triture un groove débonnaire, désespéré dont l’intensité pave la voie au vorace, flambant et épique « Tanned Rested And Dead ». On navigue dans des eaux troublées en leurs temps par des New Order, Can et autres Neu! mais il y a des flash de chœurs acid‑pop, des sonneries téléphoniques incontrôlées et tout un fatras d’idées bien à eux. Sans parler du final au piano (« Kay Caroll »), magnifiquement poétique (« I had ghosts in my boobs when you first took me in »), qui vient clore ce superbe album.

King Louie Bankston « Harahan Fats » LP (Goner)
Voici le premier disque posthume de King Louie, un musicien épatant originaire d’Harahan en Louisiane, décédé à l’âge de 49 ans l’an passé. Auteur de plus de cinquante disques, one‑man‑band mais aussi membre de groupes comme Royal Pendletons, Bad Times, Exploding Hearts, Loose Diamonds ou Missing Monuments, « Harahan Hats » est une plongée fascinante dans la créativité de ce personnage haut en couleurs. Enregistré sur une période de quatre ans entre 2017 et 2021 avec quelques instruments et beaucoup d’idées, cet album mélange allègrement les styles tout autant que les fulgurances minimalistes et les compositions arrangées. King Louie a ses racines dans le bayou alors vous ne serez pas surpris des tonalités rhythm’n’blues ou country, des cuivres ou de l’harmonica (superbe « Gentilly Woman »). Mais notre homme est aussi et surtout un compositeur hors‑pair et un amateur de power‑pop qui a côtoyé des légendes comme Alex Chilton autant qu’une ribambelle de combos underground enthousiasmants : tout est donc possible, une superbe ritournelle comme « Coca‑Cola Cowboy » autant qu’un A capella psychogéographique (« Places like this »). Il faut écouter la beauté de la guitare de « Trinkets », il faut se souvenir de ce qu’il dégageait sur scène – même celle du Gambetta, un petit bar du fin fond du XXième arrondissement parisien. Observateur attentif, conteur de haut vol, souvent grand buveur et drogué (« Rehab », reprise inattendue du rappeur Cadalack Ron), King Louie était autant l’auteur de « Wasted at work » – rhythm’n’punk cuivré et houblonné – que l’auteur de l’élégant instrumental « Gin Road Ramble » et ses ornementations guitaristiques. « Harahan Fats » est à la fois un fabuleux hommage et une invitation à découvrir ou redécouvrir toutes les facettes de cet artiste qui fonça tête baissée dans la vie‑musique.

Kou « s/t » LP (All Night Flight / Aguirre / Animal Biscuit / EL MUELLE 1931 / La République Des Granges / U‑Bac)
L’album de Nina Harker sorti en 2020 est à mon humble avis un des plus beaux disques sortis en France ces dernières années et, à tout le moins, un de ceux auquel je me réfère quand j’écoute un nouveau groupe d’ici. C’est donc avec beaucoup de curiosité que j’ai découvert ce premier album de Kou, « joué, écrit, enregistré et collé à la maison et sur la route par » Apolline Schöser – co‑conceptrice du disque de Nina Harker – et son complice Thomas Coquelet. Comme sur le disque précité, la liste des personnes qui ont participé à l’enregistrement est encore plus longue que celle des labels impliqués dans la sortie. Et ce n’est pas le seul point commun. Là aussi il est impossible d’apposer un genre musical précis. Il y a un certain dépouillement, un goût pour les langues (italien, allemand, anglais…) et un soin précieux à créer une ambiance générale propice à l’évasion, à la libération de l’esprit, en un mot à la poésie. C’est d’abord de belles mélopées comme « La tempesta » ou « Gartenschläfer », c’est ensuite la fragilité de « I am not sitting in a room » et ces notes de piano qui se muent en grondements mystérieux puis en batterie‑mitraillette puis en boucle de saxophone sirupeux. Cordes basses pincées, chants d’oiseaux et c’est une reprise de « Blue Moon ». À ses débuts le groupe jouait avec 24 harmoniums électriques. À moins que ce soit 21. Enfin vous voyez, ils savent organiser le son et l’espace, ils ont un projet pour vos oreilles. J’espère que ça vous suffira pour prendre le temps de découvrir cet album.

Spllit « Infinite Hatch » (Feel It / Tough Gum / Chrüsimüsi)
Deuxième album de ce duo de Baton Rouge, Louisiana (maintenant quatuor sur scène). Très porté sur l’expérimentation le groupe construit ses chansons‑jeux comme si elles passaient dans un flipper : traversant ou butant contre toutes sortes d’obstacles, tombant dramatiquement dans des espaces vides inatteignables, rebondissant soudain dans un coin, ralentissant ensuite avant une brusque accélération pétaradante, explosée de couleurs vives, de breaks, de tricotis de guitare‑tourbillon et de bricolos en MIDI. Si on pense brièvement à des combos math‑rock, ce n’est que fugace car il n’y a rien de la structuration englobante ni même de la répétition insistante ou de l’amplitude maniérée chez Spllit : tout semble fignolé à la main avec une inspiration virevoltante et vivifiante. « Infinite tower » dure 32 secondes là où « Bevy Slew » tape les plus de quatre minutes : mais tous ces points de références classiques d’analyse semblent ici complètement superflus. « Gemini moods (return) » et il y a un goût du risque qui semble à vif, les voix de Marance et Urq se superposent sur fond de basse groovy, délire synthétique et coup de vent guitaristique. « Smashed In » et on se laisse porter comme dans un univers polymorphe et hyper ludique où seules les oreilles sont utiles car elles n’ont pas de paupières (Pascal Quignard est passé par là, l’air songeur). Si vous rêviez d’un grand shaker musical qui évoque autant Devo que Raincoats, Deerhoof, Country Teasers, Uranium Club ou même les fulgurances d’Outkast en l’espace de quelques minutes, vous l’avez ici, fermez bien les paupières.

Jared Leibowich « Secret Spells » LP (bruit direct disques)
Issu de la prolifique scène d’Austin (Texas) et notamment des groupes Zoltars et Infinites, Jared Leibowich nous présente ici son deuxième album solo. Si le morceau « Can I hear you story? » a la légèreté des Beach Boys dans ses variations harmoniques les plus ensoleillées – accompagnées ici d’un petit piano‑repère – l’album est une vaste toile dont on découvre les profondeurs à chaque morceau, à chaque nouvelle écoute. Multi‑instrumentiste et auteur‑compositeur‑interprète : Jared Leibowich sort de ces carcans avec une fantaisie pop bien à lui. Musicalement il file un travail d’orfèvre fiévreux, tout est tellement soigné que les chansons semblent fuser à une belle altitude dans un infini continuum, soufflées par un chant cristallin. Mais ce vernis n’est que la délimitation du champ dans lequel il souhaite exprimer son imaginaire, notamment par un sens mélodique irradiant et des arrangements hyper minutieux comme dans le morceau « Adventure » où il avoue que « No one has to know what I mean…we can go on an adventure ». « Secret spells » est une ouverture vers un petit monde intérieur lentement façonné autant mentalement qu’instrumentalement, une de ces rares et immenses cathédrales de notes qui n’ont pas à être déchiffrées mais simplement ressenties comme ces brises chaudes de soir d’été, comme des bons disques de Chris Cohen, Kelley Stoltz ou Sonny & The Sunsets. Un très bel album !

Emily Robb « If I Am Misery Then Give Me Affection » LP (Petty Bunco)
À la première écoute de ce deuxième album de la guitariste Emily Robb de Philadelphie (qui s’est fait connaître notamment dans les groupes Lantern, Louie Louie et Astute Palate), j’ai pensé à ces superbes vidéos du compte IG du label Dust‑to‑Digital : la fiévreuse intensité de tous ces musiciens qui jouent avec ce qui leur tombe sous la main, leur éclatante exaltation de la musique comme langage de l’âme. « If I Am Misery Then Give Me Affection » se compose de vignettes sonores captivantes (« Hermit’s Cave », « Bells ») autant que de dérivations‑divagations étonnantes, de celles dont les praticiens assidus trouvent le secret au fin fond d’une énième heure en compagnie de l’instrument‑chéri, ici la guitare. Des vagues de néons coulant sur des plantes beaucoup trop vertes, des araignées dans le système d’air conditionné, les flocons qui tombent du sol comme dans une boule à neige, les copeaux de bois dans les cheveux du livreur de pizza : les ondes hautement psychédéliques et contaminantes de morceaux comme « First Grow A Gold Plant » ou « Slowing Singing Bathing Shaving » sont bien réelles. Intimiste, traînant un blues difforme aux effets incertains, cet album a la liberté qu’il nous faut : il ouvre des perspectives, des univers, des possibles. Hautement recommandé !

EXEK « The Map and the territory » LP (Foreign records)
J’aime à voir dans le titre de ce sixième album du combo australien EXEK une référence à un aphorisme de Korzybski ou à un roman Van Vogt plutôt qu’à un truc Goncourt‑isé il y a quelques années. C’est mon filtre. Justement EXEK me semble jouer avec malice sur tous les filtres possibles. Adepte des percussions samplées, des overdubs, des coups de butoir de reverb’ que ne renieraient pas des sorciers jamaïcains, le groupe triture un son élégant, vaporeux, terriblement moderne. Ces filtres subliment donc la réalité brute du groupe qui, pourtant, arrive à reproduire cette magie de studio lors de ses concerts. Ces chansons sont des défis par rapport à une réalité – les instruments utilisés, le temps consacré, la vie du groupe – autant d’un point de vue musical que sur les textes où les mots représentent encore et toujours des choses qu’ils ne sont pas. Et c’est donc là qu’EXEK trace sa route : rien n’est ce qu’il semble être, tout devrait être défiltré et « fact‑checké » mais rien ne l’est car ici le filtre est magique, il est la manipulation‑sublimation pas la manipulation‑machiavélique comme celles que les décideurs politiques nous imposent trop souvent. EXEK s’est construit ce pouvoir‑là et c’est tout à leur honneur de l’avoir fait avec autant d’indépendance et de panache. Le fait que David Cunningham ou Brian Eno devraient adorer ce groupe n’est qu’une raison très anecdotique pour s’y intéresser. Il faut s’y plonger avec délice comme un des rares groupes actuels hors des sentiers battus.

Cuticles « Major Works » LP (Siltbreeze)
Le mythique label Siltbreeze de Philadelphie poursuit sur sa très belle lancée de cette année et après le fabuleux deuxième album des Famous Mammals nous dévoile de derrière les fagots les Cuticles, un groupe époustouflant en provenance de Nouvelle‑Zélande. Il faut dire que ce label est particulièrement connecté à la scène indépendante néo‑zélandaise depuis des années, des Spies aux Dead C, de Shoes This High à Alastair Galbraith en passant par The Pin Group, Scorched Earth Policy ou The Victor Dimisich Band. Je vous invite à tous les découvrir si ce n’est pas déjà fait. Mais revenons aux Cuticles qui ajoutent leur pierre à cet édifice sonore totalement enthousiasmant. Le son est là. Un son de guitare aussi hirsute qu’une chevelure en plein vent, sur les falaises, face aux embruns (« Wind? »). Les variations de saturations s’accordent aux changements de dynamiques des morceaux mais ça turbine toujours parfaitement. Ensuite l’intensité poétique : Austen McMillian, Matthew Plunkett et Lisa Preston semblent s’y mettre tous. Vision du monde au burin, biseautage sur mesure, fulgurances artisanales : les mots s’en prennent plein la figure pour notre plus grand plaisir. Le groupe est bouillant, clavier au feu, saxo au cou, les veines du cou parfaitement apparentes. Des rimes philosophiques (« Maternity/Eternity ») et de la pop en pétard, défigurée avec fougue sous des cieux magnifiques, c’est tout ce que renferme ce merveilleux album en provenance d’Oamaru.

Blue Dolphin « Robert’s Laffite » LP (Post Present Medium / Cleta Patra)
Si je comprends bien ce groupe texan est déjà défunt, tout comme les centaines de cétacés retrouvés morts sur les plages du littoral atlantique français ces derniers mois. Autant vous dire que cet album porte le sceau du désespoir. Composé de membres de C.C.T.V., Chalk, Mystic Inane, Chronophage et NOSFERATU, Blue Dolphin vise un grand fracas sonique pour élever nos petites consciences rabougries. Inutile de vouloir décomposer ce grand bazar qui, à la première écoute, ne semble pas pouvoir provenir d’un classique combo guitare/basse/batterie/chant. Il y a quelque chose de l’ordre de l’indicible dans la chimie de ces musiciens qui fait que le groupe dépasse le boucan potentiel théorique tel une main descendant le long de votre tranchée à la recherche de vos tripes les plus profondes, sondant vos réactions. On entend quand même la mer sur « Emerald Cherry » car toute cette eau en nous n’est pas là pour rien. Il y a un élément. Il est porté à ébullition en un temps record sur des morceaux comme « Ida » où tout semble se déchaîner pour faire émerger l’écume‑essence du groupe et sa portée aussi remuante que réflexive. L’enregistrement de certains morceaux frise le no‑fi mais la rage d’une guitare et d’une rythmique suffisent parfois à tout emporter (« Cowboy in the sky »). L’action, là encore, dépasse l’intention prenant le revers de tant de formations qui ne tentent jamais vraiment rien. Le plaisir de jouer et le désespoir d’une époque portés à leur paroxysme. Une merveille souterraine.

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