Lions in autumn

Unmarry Me « Lions in autumn » LP (bruit direct disques)
Le gris du ciel tombe à l’horizon dans un bleu sombre 
Une voix masculine, une voix féminine, je pense à Githead le projet de Colin Newman et Malka Spigel 
Courir dans le vent automnal à la recherche des passants perdus
Une basse de coin de rue, une rythmique feutrée, des voix qui se superposent, un clavier qui glisse sur la chaussée détrempée
Dans la petite boîte à livres, des empreintes et du plastique 
Se cacher derrière des arbres trop chétifs, écouter le dernier morceau de tous ses disques 
Une guitare presque andalouse enflamme les tambours intérieurs trop longtemps restés à sec
C’est dans ce clair obscur, après avoir l’absorption de ces 5 chansons et du zine qui l’accompagne 
Et peut être « A to B » ou « B to A » de Flaming Tunes
Que tout se passera

Âmes bleues

Omertà « Âmes Bleues » LP (Carton/Standard In-Fi/Zamzamrec) LP
Le lent mouvement des eaux du fleuve
Est troublant de vivacité
Tant mes questionnements, eux
Semblent bloqués dans d’infinis méandres
Le scintillement à la surface n’est-il qu’un mirage ?
Fermer les yeux, sentir le limon sans même le voir
Chercher une musique dans laquelle s’immerger
Chercher, douter, chercher, douter
Trouver ce nouvel album d’Omertà
Un groupe qui sait encore s’émerveiller de ce qui l’entoure, en parler, le chanter parfois
Se souvenir petit dans l’immensité, se laisser éblouir par la couleur
Attentif aux gestes, aux reflets
Vivre heureux et caché, dans un coin de territoire
S’oublier un peu pour ouvrir les yeux
A ce qui est tout autour, aux profondeurs de l’âme humaine

Ideale

Die Verlierer « Ideale » CS/LP (Mangel/Bretford)
Troisième album pour le groupe punk berlinois de Die Verlierer dont je vous ai déjà parlé par ici. Dans un contexte politique de plus en plus tendu, la tension et l’énergie du groupe, en contrepoids, ont quelque chose de libérateur. Ici pas de grosse machine post-punk au son ultra léché, l’enregistrement garde un côté très brute et rêche, le chant semble souvent en prise directe, le mix n’est pas parfait mais les morceaux tapent dans le mille à l’image de cette ouverture avec « Ideale »: basse métallique, guitare brûlante, section rythmique nerveuse. L’outro est en deuxième et l’intro est en sixième morceau: l’époque est pétée et ils nous le rappellent mieux que personne avec des paroles qui visent les puissants avec la force qu’on leur connaît. A ce titre, « Käfig » (« cage ») est un modèle de mid-tempo rageur qui dit beaucoup de choses en seulement deux minutes et trente-deux secondes. Sur ce nouvel opus, le groupe varie les genres et les constructions avec brio, comme le prouve le superbe « Bomben » (vous devinez le sujet) ou le romantisme assumé de la ballade « Verstecken » en clôture. A l’aise, Die Verlierer reprend même un très bon morceau de leurs collègues de Maske (« Eiszeit ») qui, là aussi, dit beaucoup en peu de mot (« Verbrechen und Leid als Freiheit getarnt » / « Crime et souffrance déguisés en liberté ») et se lance dans des morceaux plus longs comme « Plakat » avec beaucoup de réussite. Assurément un des meilleurs groupes de la scène européenne, ne les manquez pas si ils passent près de chez vous!

Operator!

Eraser « Operator! » LP (Siltbreeze)
Le groupe de Philadelphie, à peine de retour d’une enthousiasmante tournée européenne, publie son deuxième album, un disque vraiment fun dans lequel l’énergie est palpable du début à la fin. Des morceaux courts et percutants qui transpirent la fleur de bitume du New-York du début des années 80 – les artistes ZE records en particulier – mais possiblement aussi une certaine énergie en provenance par exemple des débuts de Kill Rock Stars. Rythmique nerveuse, guitare râpeuse (« Trey »), clavier discret mais remuant (« DVD ») et paroles aiguisées. Eraser se joue du tout-numérique de l’époque de manière malicieuse et tranchante. Top!

Nowhere Flower « Peace Channel » LP (Soft Abuse)
Je vous avais déjà parlé l’an passé de son album avec Miranda Spatula, voici de nouveau Nowhere Flower (Lila Jarzombek) avec un troisième album solo impressionnant dans lequel elle poursuit ses aventures soniques. L’alchimie entre rythmiques au casiotone et dérivations guitaristiques qui devraient parler aux amateurs du label néo-zélandais XpressWay est parfaite. Il transpire dans ces morceaux une grande liberté, un souffle puissant et pacifique qui, comme l’écrit très bien Stefan Christensen dans le texte de présentation, s’inspire autant du paysage martien du Mont St Helens qu’à celui infernal et dévasté de Gaza. Inspirant et délicat.

The Drin « I Lost My Way For Centuries » 2xLP (Feel It)
Je vous avais déjà causé de ce groupe de Cincinnati (Ohio) il y a trois ans, voici déjà leur cinquième album, un ambitieux double opus dans lequel le sextet fait le meilleur usage autant d’une douze-cordes que de saxophones, tambourins, harmonica, synthétiseurs ou même d’un bouzouki. L’ambiance est psychédélique, entraînante, souvent mélancolique….une longue dérivation dans laquelle on se laisse embarquer car c’est le fleuve de notre esprit, il peut nous emmener dans des endroits insoupçonnés, apaiser un peu de nos angoisses face à ce monde qui s’auto-détruit.

Dismal Nitch

Fruited Planes « Dismal Nitch » LP (Dot Dash Sounds)
Voici le deuxième album de ce groupe de vétérans de Portland comprenant notamment des anciens membres de Monoshock et Jackie-O-Motherfucker. Enregistré avec le génial Mike Vasquez – qui a géré les célèbres Sweatbox Studios d’Austin dans les années 90/début 2000 et prête ici main forte à la trompette – ce « Dismal Nitch » impressionne rapidement par la maturité de ses compositions, la finesse de ses parties de guitare, le soin sur les voix (ce n’est pas toujours la même personne qui chante) ou encore la solidité rythmique de l’ensemble. Toutes les influences citées dans le texte de présentation du disque (signé, excusez du peu par Hisham Mayet de Sublime Frequencies/Bulbous Monocle) visent dans le mille, des Seeds à Gun Club, de Dream Syndicate à Television Personalities. Les cuivres sur des morceaux comme « So you say » ou « Los Angeles is burning » sont particulièrement sublimes et se mêlent avec beaucoup de classe à la mélancolie latente des morceaux, leurs lentes infusions montant au cerveau dans de sinueuses volutes. Pour tous les « electric children » qui ont écouté ou écouteront au moins une fois de leur vie Electric Prunes ou Monkeywrench, cet album parfaitement réussi, sous une belle pochette signée par l’artiste Galen Ballinger est une des très bonnes surprises musicales de la rentrée.

Heresy Museum

Pour cette pause estivale, je vous recommande ces quelques abums:

S.B.A « Heresy Museum » LP (Nice Music)
L’artiste plus communément connu sous le nom de People Skills, sort ce nouveau disque sous le nom de S.B.A (Samael B. Aaens). Inspiré des archives photographiques de son père Alfred P. Sebastian, ces sept morceaux naviguent doucement entre drone méditatif et collages hirsutes, de quoi partir loin en vous allongeant simplement dans le rectangle d’herbe le plus frais que vous trouverez à proximité.

Neoboris « Hélas » LP (Nashazphone)
Vous serez peut-être surpris de cette nouvelle sortie du défricheur label égyptien Nashazphone. Et pourtant il n’y a que des raisons de se réjouir: voici exhumées 15 morceaux magnifiques du duo electro-pop Neoboris actif à la fin des années 90 et originaire de Bordeaux/Pau. Un son qui ravira les fans d’Elli & Jacno et autres Mathématiques Modernes avec aussi des influences diverses allant de la rave culture à la variété française et des paroles finement ciselées.

Billy Gardner & Friends « Last of the Natural Light » LP (Anti Fade)
Le fondateur du label Anti Fade, refuge de quantité d’incroyables groupes australiens ces dernières années, sort un album enregistré avec une ribambelle d’amis. Les influences sont variées, du folk au glam en passant par toute une gamme chromatique d’ambiances et le disque sonne comme un nouveau manifeste du savoir-faire de la scène australienne.

The Rebel « SCHLUẞ, EINSCHLIEẞUNG & A/B ROD » CS (Shooting Tzars)
Génial nouveau double-album du définitivement inclassable The Rebel (Ben R. Wallers). Si vous connaissez déjà ses oeuvres, vous serez plus que rassasié et si ce n’est pas le cas, l’entrée du labyrinthe est juste ici.

Ferries « Eye Wander » LP (World of Echo)
Après le formidable « Eye Flutter » l’an passé, voici déjà le nouvel album de ce groupe hollandais dont je vous ai déjà parlé ici. Enfumé, dubby, kraut-isant, les dix morceaux de cet album méritent de très nombreuses écoutes et l’été vous tend les bras pour réaliser juste cela.

Cuticles « More Joy » LP (Siltbreeze)
Le retour de ces géniaux néo-zélandais – qui ont tourné en Europe un peu plus tôt cet année – avec un second album tout aussi enthousiasmant que le premier. Une pop biscornue, abrasive, punk par bien des aspects, expérimentale parfois et pour toujours électrifiée par cette énergie débordante des antipodes qu’ils entretiennent avec brio.

BZDET « DWA WYMIARY » CS (Splitter)
C’est au moins le dixième ou onzième album de ce prolifique artiste polonais, fer de lance du label Syf. Sorti en début d’année – en co-prod avec un label allemand et un label américain – ce nouvel opus impressionne de sa lourdeur glacée, de ses relents atmosphériques sombres, de ce synthé spectral et ce chant désabusé qui donnent toute la saveur au post-punk incisif de Bzdet.

Dom Sensitive « Pop Contest » LP (Chrüsimüsi)
Dom Sensitive, de son vrai nom Dom Trimboli – ancien leader de l’excellent combo australien Wireheads – file une nouvelle carrière plus éclectique et inventive que jamais. Compositeur hors-pair, le Dom bricole avec quelques comparses une pop hyper addictive, gavée de hip-hop à la MF Doom, de ritournelles imparables à la TV Personalities ou de coolitude 90s à la Soul Coughing. Un cocktail survitaminé absolument parfait pour la période estivale!

Draamakuu « Toinen vaihe » LP (Fonal)
Premier album de ce duo de finlandaises comprenant notamment une membre d’Olimpia Splendid. Un opus d’un ravissement absolu: des chansons subtiles, aventureuses, parfois puissamment mélancoliques qui naviguent entre pop rêveuse, spoken word accrocheur, dérives psychédéliques et comptines intimistes.

Devos Kabuki « Transitory Category » CS (Mid-day massage parlor)
Activiste nomade de la scène expérimentale – également connu sous le blaze de Disobedient Shinobu et membre d’une palanquée de groupes comme Béton Rage, Baton Rouge, Plan de Paris ou Ghouls Overcome – Devos Kabuki vient mettre en ligne plusieurs album sur le bandcamp de son label Mid-day massage parlor. J’ai choisi celui là qui agit un peu comme un hypnotique brain-freezer, puissant, allégorique, ravagé comme l’époque.

Smokes and mirrors

City Dragon « Smokes and mirrors » LP (bruit direct disques)
Activiste parisien d’origine canadienne bien connu au sein de la scène européenne des musiques expérimentales, City Dragon présente ici un album aux mille facettes. La musique est vue comme une irrégularité, un accident formidable accessible à chacun avec une bonne dose d’imaginaire et ce qui tombe sous la main pour la produire. Dans ces 30 vignettes sonores ludiques, City Dragon bricole avec un tout un bazar qu’on devine patiemment au fil des morceaux. Le chant est comme une petite voix qui trotte dans la tête et qui deviendrait soudain réalité (« Heart u now more than ever »). J’ai eu envie de réécouter les compilations « Songs in the key of Z » et les débuts d’Anne Laplantine. Il y a des morceaux dépouillés, déposés sur des aplats de synthés cheap avec des textures psychédéliques bien cramées, comme une rencontre impromptue entre Jandek et Wesley Willis dans une zone interlope de Lagos dans une petite centaine d’années. Jouant sur les équilibres autant que sur les éléments (« Fear of fire, fear of ice »), créant du contexte à tout prétexte de musicalité (« Buoy of boredom »), on se promène avec délice dans un enchaînement d’instrumentaux bien vrillés, nocturnes de coin de rue, dés sonores lancés à la face du monde, interférences et field recordings se muant en mini-comptine (« Horror of horrors »), cut-up incongrus et clavier 2 touches dans une reconstitution plastique de la caverne d’Ali Baba (« Log Boat »). Il transpire dans cet album une foule d’idées-morceaux, petites sculptures miniatures aux contours parfois coupants, tombant dans la poche de nos souvenirs avec une remarquable indolence. Aussi drôle que mélancolique (le merveilleux « Smile fountain »), « Smokes and mirrors » est un voyage sensoriel qui intègre avec brio le quotidien dans la musique tout en la maintenant éloignée de toute forme de routine, prenant avec malice tous les chemins de traverse pour nous encourager à tenter nous aussi l’expérience.

Gorgeous

Holt Bodish « Gorgeous » LP (Celluloid Lunch)
Connu pour être membre du trio Mordecai, déjà évoqué par ici, Holt Bodish s’aventure en solo. Si l’on retrouve un certain goût du minimalisme do-it-yourself et du lofi propre à son groupe, « Gorgeous » offre surtout une perspective plus intime sur une approche de composition qui sonne comme une magnifique forme d’abandon. La guitare tricote avec un mélange de frénésie, de désinvolture et de dissonance et dans une autonomie plus ou moins complète vis à vis du chant et du reste des compositions. Comme dans les disques de Tyvek, on a parfois envie d’isoler cette guitare pour une écoute exclusive et parfaitement hors-du-temps. Son incorporation dans des compositions est une forme d’hybridation aventureuse à laquelle le chant apporte un aplat presque littéraire, le chant étant souvent du talk-over. Un synthé se mêle parfois aux trifouillis guitaristiques comme sur « If Ever After » avec même ce qui ressemble à un melodica en renfort ponctuel: le résultat est d’une texture surprenante, un « geste » de fulgurance, comme une recherche de créativité ouverte et directe, sans reprise ni overdub. Dans ce cabinet créatif, les émotions se bousculent comme des invités surprise et pressés. Le découpage en morceaux est une façon de tailler dans ces moments de composition non filtrés, parfois « fort de café », parfois plus légers. On imagine l’espace d’enregistrement, les pensées qui s’en échappent, le patin des habitudes comme des improvisations. On s’interroge sur les regards, tout ce qui n’est pas audible, dans l’angle mort de l’artiste. C’est ce qui est vraiment « Gorgeous » dans cet album: tout ce qu’on n’entend pas mais qui n’existe que parce que c’est cette musique et pas une autre. A ce titre, cet album m’a fait penser à certaines sorties de l’excellent label australien Albert’s Basement (Mad Nanna, Elli & Bev, Mole House…): fondu, tordu et rempli de petits hymnes lofi underground (« Joke’s on them », « I Am Nothing », « Esoteric Numberings »…)!

Conditional Bunker

Non Plus Temps « Conditional Bunker » LP (Siltbreeze)
Intégrant des membres de Famous Mammals ou Naked Roomate, Non Plus Temps est un groupe/collectif californien, de retour après un premier album remarqué il y a quatre ans. Le son est très riche. On peut imaginer pas mal de monde sur scène. La salle est petite, l’ambiance est moite. Les synthés ont une démence à la hauteur du réel. Les guitares sont raides comme une falaise de Big Sur. Le son est sinueux comme une route côtière. Il semble se construire sur un empilement qu’on pourrait comparer à des couches de sédimentation : chaque musicien laisse sa trace, là un saxophone, là un riff de guitare ou une ligne de basse. La recherche d’harmonie n’est pas forcément la ligne directrice. L’urgence, l’urgence de la création est prédominante sans pour autant être dans l’improvisation (à part peut-être l’enfumé « Godzilla improv »). Si le disque précédent était très dub vrillé, celui-ci est plus polyvalent même si le génialement dubby « DeChirico Desert » est un des titres les plus marquants. A l’instar d’Eno ou plus récemment d’Exek, le groupe sait composer en utilisant toutes les potentialités de l’instant t, en studio mais aussi déployer la même agilité en live (si l’on en croit le morceau live « Saw the car free »). Dans une crique, sous un pin parasol, violent coup de chaud en écoutant « Bite the R » le morceau final qui fuse dans la canopée d’une liberté cuivrée, énergie solaire non-mortifère aussi brève qu’intense. Grand album!

Fancy cannot cheat

Karen Willems « Fancy cannot cheat » CS (Kashual Plastik)
Karen Willems est une percussionniste et batteuse belge, active depuis une quinzaine d’années d’abord dans des groupes et collectifs comme Zita Swoon ou Yuko puis en solo. Il y a quelques choses de très intime dans sa musique et un rapport à la nature qui prend rapidement une place centrale (« Dancing with the birds »). Le chant est étouffé mais la musique transpire d’une aura immédiate, filant sous des cieux menaçants vers un destin inaccompli. Les rencontres entre organique et électronique, live et cut-ups, créent des orages mentaux inédits et intrigants. Dans ces espaces d’une aveuglante intensité, entre rêves et souvenirs, coule une musique définitivement parasite, allongeant des passages et des transitions comme les éclairs jouent sur l’attente (« Awake or Asleep »). Les interférences gagnent les lieux de vie, modifient nos paroles et nos perceptions dans une grande bascule terreuse et quasi-chamanique (« Medicine Wheel »). La tension se crée dans un empilement de couches-paillasses où s’enflamme l’expérience dans un crépitement soniquement caméléon. Les chants d’oiseaux se permutent en permanence, infiltrant les nappes, étirant les énergies en apaisant le feu du cœur. Dans une tasse de café, le long d’une bûche, dans les embruns d’une cascade ou au détour d’un couloir non-éclairé, on cherche toujours les clés du mystère dans une rythmique jazz qui n’en est pas vraiment une (« Wherever you are, Cruise Julee »). Joli voyage sonore que ce « Fancy cannot cheat » que je vous recommande.