Lewsberg « Out And About » LP (Lewsberg records / 12XU)
Quatrième album pour le groupe hollandais qui, depuis ses débuts en 2016, émerveille de sa délicatesse de nombreuses scènes européennes. Avec ce nouveau disque qui sort également aux Etats-Unis sur l’excellent 12XU, c’est une nouvelle page de l’histoire du groupe qui semble s’ouvrir. Les constructions des morceaux sont à nouveau admirables: d’apparence simples, elles ne font appel que brièvement à un orgue ou à un violon, s’enlaçant lentement autour des réflexions et des humeurs de ses auteurs, parfois d’une voix féminine, parfois d’une voix masculine, parfois des deux. Il y a un sens de l’observation, une petite mécanique de précision qui se met en place, non dénuée d’humour noir à l’occasion (l’hilarant « An Ear To The Chest »). La froideur n’est qu’apparente, c’est une carapace qu’il faut accepter de voir se fendre, très lentement. Le groupe éclot dans ses mélodies ciselées autant que dans des petites touches parfois presque funk en début de morceau qui contrastent avec le son velvetien profondément répétitif et décharné pour lequel ils sont connus. Cependant, même si le groupe tente clairement des arrangements inédits, on sent que le fond de leur son restera toujours le même tel l’indéfectible misanthropie du héros de « Enige defecten », le recueil d’histoires le plus connu de Robert Loesberg, l’écrivain qui a donné son nom au groupe. Et c’est tant mieux pour nous: il ne reste qu’à savourer les compositions parfaitement aiguisées du groupe, subtil mélange entre simplicité et radicalité.
Spiral Dub « s/t » LP (Sanctuary Moon)
Il y a une belle exubérance pop dans ce premier album de ce nouveau groupe de San Francisco composé de membres issus de formation comme Life Stinks, DIIV ou Fuckwolf. Quelque chose d’assez anglais, une urgence un peu brouillonne, parfois joliment sublimée par des envolées à trois guitares. Le chanteur Chad Kawamura est particulièrement caméléon, passant d’un petit brûlot en provenance de ruelles peu éclairées (« And More And More Again ») à des percées acid-pop (« Switch Your Head Off ») avec une étonnante facilité. En tout cas le talent d’écriture est bien là comme en témoigne des morceaux aussi accrocheurs que « Hang from the line » – à la early Parquet Courts, les déconstructions lo-fi pop de « Punch me in the face » ou l’hyper énergique « Rise and shine » quelque part entre Stone Roses et Jesus & Mary Chain. Spiral Dub a été faire son marché à la fraîche et fait mijoter ses plats – pardon ses chansons – avec l’assurance des gourmets, ressentant presque instinctivement les temps de cuisson parfaits (« High As Fuck »). Avec Spiral Dub on se laisse porter par la chaleur du son, l’interprétation, l’exécution sans faille qui transcende les morceaux des premières notes jusqu’au larsen du fin (« Top of the world », « Orgy of Swans », « Knockin on my head » et son saxo surprise). Une indéniable réussite!
Thee Retail Simps « Live On Cool Street » LP (Total Punk)
Sous l’écoute de ce nouvel album fumant du combo The Retail Simps, il y a une réflexion silencieuse et nocturne sur la joie que peut apporter un disque. Le boom boom sophistiqué qui nous fait vibrer, il est là, brut, généreux, dès le premier morceau, « Wrong direction ». C’est sauvage, poisseux et incroyablement brillant et remuant – cette guitare lead est in-cen-diaire. Mais le groupe a décidé de nous livrer aussi son côté « Cool » sur ce deuxième opus et si les vocaux restent souvent dans le rouge, les compos se font parfois plus réflexives (« The River » qui se termine en field recording pastoral). C’est que nos montréalais sont aussi sauvages que tendres. Il y a en fait une certaine élasticité pop chez les ‘Simps qui double leur sauvagerie naturelle. Elle s’exprime parfois comme un Richard Hell revenu de l’hiver québecois avec l’esprit aussi fondu qu’un Lucien Francoeur de la grande époque (« Beat of the Rain »). Les choeurs prennent de l’importance sur ce « Live on cool street » qui laisse découvrir plus d’une fois la soul qui boue sous le grattage d’allumettes: « Itch is the Stich » et King Khan & BBQ ne sont plus très loin. Il y a une envie brûlante à l’écoute de ce deuxième album parfaitement réussi et enthousiasmant: voir le groupe en live, le plus vite possible, pour enfin savourer de rock’n’roll fêtard et élégant dont ils ont la formule secrète!
Christopher Alan Durham & The Peacetime Consumers « Kicks or Macabre » LP (Soft Abuse)
Je dois dire que j’admire le label All Gone de Detroit depuis quasi ses débuts: de bien belles découvertes, un enchaînement de petites pépites en provenance directe des sous-sols de l’underground et, souvent, une patte lo-fi inimitable. J’étais donc ravi d’apprendre qu’après le disque de The Bibs, le co-fondateur du label Christopher Alan Durham sortait un nouvel opus avec un nouveau groupe sur le toujours très recommandable Soft Abuse. Délaissant quelque peu ses habitudes purement lo-fi (voire no-fi) magnifiquement dégoulinantes pour un glam rock des familles décomposé à la moulinette déviante de son kaléidoscope musical, Durham avance titubant, regards obliques et L-I-C-K-S en stock pour les nouveaux fans de Peace de Résistance qui en veulent toujours plus (« Dizzy Land »). Je caricature bien sûr. Mais il faut bien monter le son sur « Suburban Girl »: il y a un savoir-faire dans ces chansons qui le place dans les pas de glorieux aînés de Columbus ou Akron mais pas seulement. Il y a aussi dans ce « Kicks or Macabre », la sauvage félinité des Flamin’ Groovies ou des Heartbreakers (le lentement consumable « Party store suicide »). Bref, en un mot comme en mille, Durham sort le grand jeu sur cet album comme le prouvent encore les deux derniers morceaux, « Turn to Jade » et « Trips », superbement réussis l’un comme l’autre.
Rocky « s/t » LP (Lulu’s Sonic Disc Club)
Premier album de ce nouveau combo australien composé de Xanthe Waite (Terry, Primo) et Raven Mahon (Grass Widow, Green Child). J’ai d’abord été frappé par ces voix douces qui se mêlent adroitement dans un mouvement élégant qui semble quasi instinctif. L’une soutient l’autre, l’autre soutient lune, la clarté de l’astre donne un éclairage délicat, de ceux qui font voir les gens et les choses d’une autre façon. Ensuite, il y a ces morceaux à la construction si fine: une armature rythmique solide mais décontractée – le batteur de Boomgates n’intervient que sur deux chansons – des synthés brumeux au possible, une basse incroyable et plein de petits arrangements parfaitement bien trouvés: là des cordes ou là du saxophone, par petites touches, presque imperceptibles. Ces petites choses qui subliment le quotidien, ces petits rien, sourires musicaux tels des traits d’humour, envolées rêveuses ou commentaires inattendus. Les textes voguent avec une simplicité éolienne sur ces mers colorées, les ondes parfois Broadcast-iennes se propulsent avec un élan minimal mais bien réel. Profondément évocateurs, comme un ciel très étoilé, les neuf morceaux suspendent le temps avec grâce, il serait donc dommage de s’en priver.
Accident du Travail » Galéjade » CD (Charivari)
Attendu depuis longtemps, voici enfin l’album de raretés et d’inédits du duo Accident du Travail (Julie Normal et Olivier Demeaux) après trois albums studio et deux live. Plus ou moins actif depuis une quinzaine d’années, le groupe a lentement séduit par ses univers électroniques éthérés, portés par les ondes Martenot de Julie. La douceur inouïe de ces ondes, leur pouvoir profond est sans pareil. On ne se promène plus comme avant (« Promenade à pied »), on glisse, on flotte doucement, manteau neigeux sur le dos, à moins que ça ne soit qu’une fine brise marine. Les mains sur des imaginaires tubulaires, les nuages fantasmagoriques se succèdent avec une délicatesse exquise comme une immense île flottante sur une parfaite crème anglaise (« Arpèges »). C’est une musique des profondeurs, des grands espaces, des ruines qui cachent la vie, du temps très long. Un temps qui s’étire, élastique comme dans un cocon intergalactique. Si de grandes masses sombres traversent les panoramiques intérieurs de temps à autre c’est pour faire apparaître des frises de synthétiseur, de celles qui tirent des verticales et des horizontales au gré de troubles psychiques tout à fait agréables. Pas de xylophone philippin ici mais un certain sens de l’échelle musicale, de celles qui font grimper aussi haut qu’on le souhaite.
Terrine « Standing Abs » LP (bruit direct disques)
Barrière de péage à 3h34 du matin: un fumigène roule sous un camion et les automates, qui ne répondent plus à rien, diffusent une lumière rouge menaçante et émettent des sonorités perturbantes, venant profondément troubler la quiétude d’automobilistes impatients de reprendre leurs excès de vitesse nocturnes. Terrine a pris le contrôle des lieux: pas d’otages, pas de kicks, pas de breaks, juste une sélections de travaux d’ambiance à même de fractaliser n’importe quelle carrosserie en un temps record. En tailleur et en gilet jaune, elle descend un piano au cul du véhicule alors que les chevaux de la ligne d’à côté soufflent plus qu’à leur habitude. Il est temps de s’aventurer dans le tunnel, celui qui balance le pognon ou les récompenses. Cela mérite bien de sortir, brièvement, les artifices. Retour ensuite dans le laboratoire de chimie installé sous la voie poids lourds, il y a, là aussi, un piano à l’entrée. Les jours s’allongent, les mouches rappliquent. Des oranges sur les yeux, chercher la musicalité des lieux dans les arrondies de ces électriques pseudo-propres. Au final, rien de tel que de filer chez le ferrailleur et de devenir son propre automate (« La nimpro »). Mêlant la finesse de création atmosphérique d’un DJ Spooky quasi unplugged avec l’exubérance d’un Bogdan Raczynski qui aurait basculé dans une forme de minimalisme après une soirée de trop en Albanie, Terrine prouve avec « Standing Abs » une très grande maîtrise de la chose électronique.
Wireheads « Potentially Venus » LP (Tenth Court)
Impossible de faire l’impasse cette semaine sur le sixième album de ces attachants australiens de Wireheads, originaires d’Adelaïde. Fidèles depuis quelques années à l’excellent label Tenth Court, ils semblent avoir bien peaufiné ce nouvel opus qui fait suite à « Lightning ears » sorti en 2017. Le morceau d’ouverture « Hook echo » est l’épitome du savoir-faire de ce groupe/collectif emmené par Dom Trimboli: guitares « jangly », basse de velours, rythmique enlevée, mélodie hyper accrocheuse, un peu de clavier, chant plus ou moins houblonné mais bien articulé qui rebondit parfaitement sur cet ensemble mouvant. On va boire la lumière de ce morceau pendant un petit moment. La finesse d’écriture égale la rudesse de l’approche. Solo court et tranchant, production au poil. La suite confirme cette bonne impression. Adeptes des enregistrements entre potes, les morceaux semblent s’ouvrir et se refermer en fonction des participations des uns et des autres: grand tour de Venus sur « Hanging garden » avec trois voix qui s’entrecroisent, virée quasi solo pied au plancher et guitare nerveuse sur « 1000 Red Venomous Snakes », folk-rock country-surfisant en bande organisée sur « Life after winter », pop psychédélique en petit comité avec « Flowers » et ainsi de suite. Les paroles jouent les puzzles de proses, frisent le romantisme de soleil-couchant mais avec toujours un élément perturbateur (synthé qui traîne, percussions déplacées, etc.) qui confirme que le dégoulinant est encore bien loin, contrairement à l’humour. En tout cas on travaille du chapeau par ici et tout est donc possible. C’est ce qui rend ce disque aussi convaincant.
The Lloyd Pack « I Can’t Remember » LP (Digital Regress)
Vous connaissez ce célèbre duo vu que j’en ai déjà parlé il y a presque un an. Ils tiennent le rythme, adeptes des cut-ups à distance, mixage osé, samples en rewind. Kaléidoscopique, les morceaux naviguent, iconoclastes, sur des fleuves frais et épais quand d’autres tentent des numéros de fanfarons équilibristes. « Boy on a bridge » justement: la poésie « platform 1 » du toujours surprenant Russell Walker, la guitare pointilliste de Dan Melchior, c’est encore un de ces petits voyages inoubliables de 3 minutes et 16 secondes dont ils ont le secret (la durée varie néanmoins je vous rassure). Tricotages en delay, synthé et basse qui ne se promènent que la nuit, les mots en vrac dans des grosses valises d’idées (« Crossroads Mason Simulator »). Dans les grandes herbes des rivages, quand la lumière du soir rase les pensées envahissantes tannées par le soleil, que les secrets suintent dans les interstices de l’esprit, on se prend d’un fou rire en solo car oui, autant que possible, il faut essayer d’en rire (« Laughing », splendide). Des rondes, des corridors d’incertitudes avec des rythmiques de mini Casio sous la voute plantaire. Une guitare déliée sur des chuchotements en forme de fausse démission / véritable humour sec comme un pudding de Noël resté trop longtemps dans le tiroir (« I don’t wanna be a threat no more » dans « I Think I’ll Rally »). La synthèse pour terminer sur une rythmique quasi hip-hop parcourue de griffures de guitare (« Faster »), énième confirmation que l’on tient là un nouvel opus aussi enthousiasmant que mémorable.
Nusidm « The last temptation of thrill » LP (bruit direct disques)
Le prolifique artiste australien Glen Schenau (Per Purpose, Cured Pink…) sort ici le deuxième album de son projet Nusidm. Adepte des objets tranchants et des objets dangereux de manière générale, il y a dans son utilisation discrète de la guitare un sens du danger, des mains d’argent qui à tout moment frôlent le drame (« Thrill Hill », « Tagging my friends »). Mais aussi et surtout, Nusidm s’accapare des espaces abandonnés: ces bunkers, ces caves, ces usines désaffectées, parfois témoins importants d’une histoire longue, devenus recoins de la société, lieux de transgression. Dans ces environnements propices aux fulgurances, il déploie des ambiances cryptiques: voix déformées comme un assistant vocal multi-piraté, percussions industrielles, boue synthétique, basse arachnéenne, frottements maniaques, angoisses cardiaques in petto. Il y a un certain sens du lugubre, du spectacle de pénombre qui peut rappeler par moment un Blixa Bargeld qui aurait laissé son exubérance et son lyrisme au placard au profit d’une plongée en apnée dans les mystères de l’obscurité (« The re-incision »). Nusidm trace les pointillés dans les regards obliques (« Peep doco ») vers le grand inconnu, le prochain plateau. Mais le théâtre de curiosités explose aussi parfois de convulsions qui se raidissent avec brio d’un texte articulé (« Arm unemployed »). Tout ce que fournit la circonstance, aussi profonde soit elle, est une source précieuse (« Talking to animals »). Et on termine ce bel opus sur le dos d’une corde de basse dont les vibrations semblent remonter des profondeurs de la tentation.
Loopsel « Öga för Öga / Eye for an Eye » LP (Mammas Mysteriska Jukebox)
Deuxième album solo de la suédoise Elin Engström, plus connue sous le nom de Loopsel et également membre des groupes Monokultur et Skiftande Enheter. Finement ciselé, cet album fait croiser subtilement éléments électroniques et organiques pour construire avec minutie des petites chansons qui, doucement mais de manière très ferme, réaffirment la place de la musique dans un monde de plus en plus sous la coupe de quelques puissants qui entendent imposer leurs décisions stupides sans se soucier des conséquences. « Öga För Öga » (« Eye for an eye ») répond spontanément Loopsel, osant la confrontation telle une réalisatrice de cinéma récompensée dans un festival international et profitant de la tribune pour balancer quelques vérités sur les dérives du pouvoir en place. Cordes pincées sur field recordings, légers carillons sur nappes de clavier brumeuses, percussions discrètes, boucle intrigante sur mélodie traînante: Loopsel fait glisser son vague à l’âme. Son amertume bout tranquillement dans tous les espaces de l’esprit comme un sort ancestral tentant de créer un non-espace non-temps dans lequel on s’immerge pour faire gambader des pensées trop engluées (« Tiden »). Quelque part sur une mer aux milles reflets, quelque part entre Karen Dalton et Letha Rodman Melchior, Loopsel se fraie un chemin avec élégance.
Sister Iodine « Hollozone » LP (Nashazphone)
Le septième album des tout puissants Sister Iodine et c’est la post-apocalypse au bout des oreilles. On file derechef dans un long tunnel, à la lumière blafarde de néons défectueux, vite échauffés par des explosions tonitruantes, les murs suintent d’un inquiétant liquide visqueux et Stephen Bessac de l’inoubliable combo hardcore Kickback, souffle le malin dans ce sas infernal, l’entrée vers l’Hollozone. Motorique mixé en Armorique, on sait déjà qu’on file doucement vers des ténèbres parcourus d’éclairs intenses. Nervosité diffuse d’un trouble somatoforme ou sérénité forcée et suspecte, on ne sait trop (« Alphane »). En tout cas, il y a une forme de tension sous-jacente qui prend forme lentement comme une créature inconnue des abysses sortant doucement de son repère (« Encore Je Ploye »). La tête lourde et chancelante, les veines gonflées, on titube déjà, ivre de ce plasma sonore déviant qui coule et se déverse comme une inondation permanente de poison (« Crypt »). La communication passe à travers un vaste amas cosmique en perpétuelle explosion, vous excuserez donc les légères interférences mais la traduction est néanmoins rapide: « Ma Réponse Est Non ». Pas avare d’une sorte d’occultisme-maison, le groupe affirme avant tout son immense talent de bâtisseurs de paysages sonores profonds, bousculant souvent avec malice toute forme de code, habitudes, étiquettes ou bien-être. A pans inversés, jouant éternellement avec les lignes d’horizon, Sister Iodine frôle une sorte de vérité dont ils sont en quête depuis plus de trente ans. Un parcours admirable et sans concession dont ce Hollozone est un jalon important.
XV « On The Creekbeds On The Thrones » LP (Ginkgo Records / Pop Culture)
Deuxième album pour ce trio du Michigan composé de Claire Cirocco, Emily Roll et Shelley Salant. On retrouve d’emblée ce ton libre, ces tonalités qui glissent et la fluidité d’un groupe où toutes les personnalités semblent s’exprimer pleinement. Il y a une recherche très fine de la dissonance, quelque chose qui frise légèrement à la surface mais dénote des sujets profonds abordés avec légèreté. « The art of getting to know someone slowly has gone » chantent-elles sur « The art » avec une délicatesse aigre-douce, une poésie qui file entre les cordes. Mais ne vous trompez pas, tout cela est fait sans trop de sérieux non plus et elles sont capables de nous parler de salade dès le morceau suivant (« Fresh lettuce »). Quand les cuivres font leur apparition sur fond de basse carnassière, c’est un brulôt au refrain étonnant qui fait son apparition (« I wanna live in a Funkyconomy ») mais aussi, immédiatement après, un morceau beaucoup plus lent et introspectif intitulé « Pen ». Naviguant ainsi avec tact entre dépouillement, brèves accélérations / fulgurances et réflexions doucereuses, XV déploie un charme auquel il est quasi impossible de résister et qui puise tout sa force dans la grande liberté de leur approche autant sur le fond que sur la forme. Vivement l’édition européenne, prévue prochainement sur un nouveau label parisien lancé par le disquaire Pop Culture.
Tyvek « Blunt Instrumentals » LP (Double Tapes / Ginkgo Records)
Actif depuis une bonne quinzaine d’années, le groupe de Detroit revient avec cet album composé de chansons enregistrées en 2009 et sorties à l’origine sur deux cassettes en éditions limitées – et pour quelques unes sur le LP 5 titres du même nom sur Night People. Rien de purement instrumental ici, je vous confirme qu’on retrouve bien sur certains morceaux le chant de Kevin Boyer et ses paroles délicieusement déroutantes… »Robots, dogs » est un premier exemple et loin d’être le dernier. Les morceaux sont des allumettes grattées sur les ruines éternellement fumantes du punk rock cheapo DIY à tendance bordelo-géniale. « The Beach » et la basse de Shelley Salant et la batterie de Matt Ziolkowski nous poussent frénétiquement à l’eau, sans oublier un coup de guitare rouillé sur la caboche. « Saturday free » s’amuse des petits bonheurs simples avant qu’on plonge dans l’épique « Thanks Cuz Now I Know », boule de feeling qui roule, se frotte et rebondit avec une spasticité longue durée, se terminant dans un faux locked-groove industriel. Le tout aussi intriguant « Cold Sun Blind My Eye » est une brûlerie répétitive qui couine de tous les côtés et opère des dérivations neuronales inédites dès la première écoute. « Where the action is » semble commenter la chanson qu’ils sont en train d’enregistrer, le cerveau déboite à nouveau. « Invisible girls » file une petite mélodie épatante qui est à mille lieux du raffût du reste du groupe, nouvelle illustration de ces chansons qui se contorsionnent comme dans l’équivalent musical d’un stretching postural. On rêvasse en vélo, les histoires s’empilent, le panorama fuit aussi vite que l’ennui mais y’a des simili-interludes bizarres et presque inquiétants parce que rien ne se passe jamais vraiment comme prévu. Encore une belle virée en compagnie de ce groupe essentiel.
Orion Music Workshop « Mâlemort » LP (Tom Val Records)
On ne sait pas grand chose de ce projet Orion Music Workshop si ce n’est qu’il est mené par un certain Tom Val, que c’est le deuxième album et qu’avant il y a eu des K7 et des CD-R. Une rythmique « automatique » qui semble tourner à vide rencontre les vibrations d’un instrumentiste dans une nuit noire et épaisse, les brumes collent aux arbres, les loups rappliquent (« Grippe de haine »). Une flûte semble hululer, brièvement. Toujours cette rythmique rachitique, troublée par une myriade de flûteries encerclantes, des voix à l’envers, comme un Bob de sous-bois (« Niki Mort Ma Naissance »). Les cordes sont prêtes. Elles font leur entrée, usées, chancelantes, tournoyant autour des désespoirs, soufflant leurs formules mentales avec la mystériosité du folklore (« Envoûtement & Sacrilège »). Le cornet reprend des kicks, on a envie de bramer dans les oreilles de porteurs de sonotone mais c’est finalement 9 minutes et 37 secondes de surplace, la tête dans les vapes. Trackstand involontaire, sentiers non balisés, Bob rôde toujours. Mais soudain, proche de la scierie, dans cette odeur de copeaux si réconfortante, un portail s’ouvre, une dimension inconnue et il y’a vraiment de quoi foncer tête baissée (« Portail vers les Terres de Waks »).
The Shits « You’re a mess » LP (Rocket Recordings)
Des entrailles d’une Terre qui en a marre de subir la folie des hommes, une petite mélodie répétitive qui dans son mouvement ascendant prend chaque seconde plus de force. La voix est caverneuse, solitaire, le morceau s’étire longuement avant de rugir de mille feux, féroce, sans pitié comme ces tempêtes sonores stoogiennes qu’on n’oubliera jamais. C’est « In my hotel room », le premier morceau du deuxième album de The Shits, un sextet de Leeds. La guitare lead va chercher les frissons des premiers jours de printemps, ça décoiffe les apathiques les plus sévères avec une efficacité d’autant plus élevée que le morceau suivant (« Waiting »), Brainbombs en diable, enfonce le clou à l’enclume au plus profond de votre âme de mélodiste pop. L’entêtement du forgeron, le souffle des décibels, on en vient à cette vérité sortie des laves: « You’re a mess ». La voix se double et se fait plus grave quand la violence s’invite (« Bludgeoned to death »). La solitude pèse ici des tonnes (« Alone II ») et la lourdeur est le plus beau des sacrifices. De ces ambiances quasi sludge, The Shits sait passer immédiatement à des morceaux plus punk comme le puissant « Ugly, Worthless ». Sans regrets, sans concessions, sans renoncements, cet album est un monolithe de fureur sonique qui explosera avec une puissance égale à l’attention que vous lui porterez.
番⻑ TASTE « Summer nights » CD (Carbon Records)
Voici le tout premier album – enregistré en 2009 à Tokyo – de ce trio composé de musiciens basés au Japon, en Australie et en Nouvelle-Zélande et officiant notamment dans les groupes Greymouth, Mysteries of love ou encore Love Chants. Un 45t avec deux morceaux issus de la même session d’enregistrement était sorti l’an passé sur le label suédois I Dischi Del Barone. La rythmique a d’emblée quelque chose de complètement vrillé dans son effarante obstination. L’autre guitare est déjà à la scie circulaire à trancher de fraîches tranches d’inconscience pour couvrir quelques éructations au microphone. Frottements, décollages, vissages/dévissages, la batterie minimale accompagne ensuite presque fébrilement les improvisations soniques qui tentent soudain des mouvements plus aériens, une élégance nouvelle. Les équilibres sont par nature précaires. Leurs durées ne peut s’anticiper. Un rien peut faire basculer toute une construction dans un tourbillon bordélique, château de cartes mentales sur lequel souffle la réalité. Vapeurs d’alcool, ambiance lunaire, roulés boulés en hall de gare en retenant sa respiration (« Gin Moon ») et en visant le non-accordage permanent et ces petites surfaces d’instrument habituellement jamais effleurées. On est mal (mais vraiment bien en fait) et tout se termine bien sûr dans un grand flash aveuglant dont on oubliera tout (« Whites of the eyes (Caught by flash) »). Somptueux et profondément salvateur.
