Holt Bodish « Gorgeous » LP (Celluloid Lunch)
Connu pour être membre du trio Mordecai, déjà évoqué par ici, Holt Bodish s’aventure en solo. Si l’on retrouve un certain goût du minimalisme do-it-yourself et du lofi propre à son groupe, « Gorgeous » offre surtout une perspective plus intime sur une approche de composition qui sonne comme une magnifique forme d’abandon. La guitare tricote avec un mélange de frénésie, de désinvolture et de dissonance et dans une autonomie plus ou moins complète vis à vis du chant et du reste des compositions. Comme dans les disques de Tyvek, on a parfois envie d’isoler cette guitare pour une écoute exclusive et parfaitement hors-du-temps. Son incorporation dans des compositions est une forme d’hybridation aventureuse à laquelle le chant apporte un aplat presque littéraire, le chant étant souvent du talk-over. Un synthé se mêle parfois aux trifouillis guitaristiques comme sur « If Ever After » avec même ce qui ressemble à un melodica en renfort ponctuel: le résultat est d’une texture surprenante, un « geste » de fulgurance, comme une recherche de créativité ouverte et directe, sans reprise ni overdub. Dans ce cabinet créatif, les émotions se bousculent comme des invités surprise et pressés. Le découpage en morceaux est une façon de tailler dans ces moments de composition non filtrés, parfois « fort de café », parfois plus légers. On imagine l’espace d’enregistrement, les pensées qui s’en échappent, le patin des habitudes comme des improvisations. On s’interroge sur les regards, tout ce qui n’est pas audible, dans l’angle mort de l’artiste. C’est ce qui est vraiment « Gorgeous » dans cet album: tout ce qu’on n’entend pas mais qui n’existe que parce que c’est cette musique et pas une autre. A ce titre, cet album m’a fait penser à certaines sorties de l’excellent label australien Albert’s Basement (Mad Nanna, Elli & Bev, Mole House…): fondu, tordu et rempli de petits hymnes lofi underground (« Joke’s on them », « I Am Nothing », « Esoteric Numberings »…)!
