CIA Debutante « Down, Willow » (Siltbreeze)
Le vent solaire aux confins de notre magnétosphère. Avez vous écouté le vent solaire aux confins de notre magnétosphère? Le représentant de la NASA fait le poirier en attendant votre réponse. Et moi, pour patienter, je m’immerge dans ce troisième album du duo CIA Debutante. Pendant que Paul manipule ondes et particules avec ce mélange de dextérité et de radicalité, Nathan élabore avec brio des poèmes sur lesquels coule un épais plasma solaire (« Dark ages »). Interférences devenues références. Tempêtes géomagnétiques d’une violence plus si rare, régularité destructrice (« Sleep Walking Architect »). Rongé par ces flux, CIA Debutante étend sa palette de couleurs électroniques avec une approche rétrofuturiste abrasive (« The Cutout Cardboard Silhouette of the Castle »)et du guttural intérieur d’une inquiétante intensité (« Japanese Garden »). Admirant la soie tissée le long des trous coronaux (« The Air Loom »), on oublie définitivement tout ce que peuvent nous cracher les intelligences artificielles et on se laisse gratter le dos par la sonde Parker. Des formes invisibles qui surgissent dans l’ombre d’antichambres ministérielles avec l’odeur d’une poubelle cramée. Esclandres étouffés dans un rendez-vous aussi secret que cotonneux (« Cabinet Minister »), le rachis cervical d’une froideur rigide. Force mentale et sens du sacrifice pour confirmer au tableau la date du jour comme journée mondiale des taches solaires. Leur meilleur album!
Itchy & The Nits « s/t » CS (Warttmann Inc.)
Un autre trio féminin mais cette fois originaire de Sydney, Australie (on y revient). Itchy & The Nits c’est Bethany, Eva et Cin et les sept chansons de cette cassette constituent, il me semble, leur première sortie. Les morceaux sont hyper pêchus et ne dépassent jamais les deux minutes. Tous tapent dans le mille direct comme un bon vieux classique des Ramones revu et corrigé par les Donnas des débuts (à moins que ce ne soit les Bobbyteens). Pour peu de plonger dans ce rythme trépidant, on se retrouve à écouter en boucle ces morceaux d’apparence si évidents, qui relèvent pourtant l’exploit d’allier hargne, technicité et concision. Le primitif et minimal « Goner » est suivi de l’incroyable « Crabs » qui fait monter les accords dans les aigus pour s’accorder à son parler cru. « Dreamboat » tout en crush assumé et le brutal « Beat it Bozo » s’enchaînent aussi parfaitement et irrémédiablement, le son est poussé au maximum. « I’m not listenin » et son refrain hyper accrocheur et répétitif – qu’on a envie de dédier à un certain petit monarque et son blah blah méprisant – achève parfaitement cet EP incendiaire. Vivement la suite!
Olimpia Splendid « 2 » LP (Fonal / Kraak)
On part s’aérer l’esprit le temps d’un album avec les trois finlandaises d’Olimpia Splendid qui sortent ici leur deuxième opus (le premier date de 2015). Les sept minutes et trente-cinq secondes de « Pupuliini » qui ouvre le disque placent déjà la barre très haut: textures répétitives à la guitare, enchevêtrements de voix et de samples bricolés…le morceau dérive déjà le long d’un imaginaire profond, celui qu’on vient chercher là tout de suite maintenant pour s’extraire et tout voir selon un angle – a priori – inédit. Impression confirmée avec « Jacksonin Paita » où le trio nous emmène dans un coin secret qu’elles seules connaissent au gré d’une divagation guidée par des guitares bizarrement accordées et des voix spectrales. Une boîte à rythme qui semble sortie d’une vieille mine propulse « Agda » dans un territoire industriel remuant dans lequel raclent des guitares dont la fine saturation irise les voix d’un spectacle quasi-boréal. Le trio laisse volontiers filer le compteur, celui qui est imposé, pour laisse exploser un long et lent dialogue intérieur, de ceux qui s’étirent très lentement comme le phénix prenant son envol. Ce mouvement s’illustre parfaitement avec le mystérieux « Nicotinella » et ses chuchotements sur le fil. Le dernier morceau « Yolande » mêle le chaud et le froid en ménageant quelques éructations énergisantes avant de sortir la planche à dérailler, celle-là même qui a été bien savonnée pendant toute la durée de cet album absolument superbe.
Dan Melchior Band « Welcome to redacted city » LP (Midnight Cruiser Records)
Où l’on retrouve ce cher Dan Melchior, l’un des plus illustres expatriés anglais outre-Atlantique – précisément à Austin (Texas) depuis peu – et avec un groupe qui prend la suite de sa célèbre Broke Revue. Si je ne me trompe, il a déjà dépassé le cap des quarante albums en près de 25 ans de carrière, c’est dire l’inspiration de notre homme, sachant que tous les albums que j’ai pu écouter sont vraiment très bons et creusent chacun un sillon différent. Ce double album fait à nouveau des merveilles. A titre d’exemple, l’enlevé « The Right influencer » et son garage-rock moderne rutilant met notamment en valeur le clavier d’Anthony Allman, rescapé de la Broke revue et des des trop sous-estimés El Jesus De Magico qui avaient fait les belles heures du label Columbus Discount. On peut citer aussi sur la même lancée le superbe « Apologists, Controversialist, etc ». « Incel Country » parvient sur plus de 6 minutes à donner une impression d’amplitude tout en gardant une lead-guitare nerveuse et déchirante à souhait, comme une sculpture aux angles aigus réalisée en direct et d’un trait. Parfois propulsées par un groove électrifié et distordu, entre blues-rock anglais 70s et kraut-eries psych millésimées, parfois restreintes dans quelques obsessions minimales, les chansons reflètent toute la versatilité de Melchior. Il parsème aussi à l’occasion quelques subtiles références, de Tony TS McPhee (Groundhogs) au personnage d’un film de Mankiewicz. Bref, ne vous privez pas de savourer ce « Welcome to redacted city », remarquable de bout en bout.
Witness K « s/t » LP (ever/never)
On reste en Australie et même à Sydney cette semaine avec ce qui semble bien être le premier album de Witness K. On retrouve dans cette formation un certain Andrew McLellan qui est loin d’être un inconnu puisqu’on lui doit de nombreux disques marquants ces dernières années, de Greg Boring à Cured Pink. L’atmosphère est plutôt posée, méditative, peut-être désabusée à certains moments. Les compositions soignées n’hésitent pas à faire appel à flûte, xylophone ou saxophone pour contrer une guitare qui rode pourtant toujours. Il y a bien la recherche de la fameuse ESP, cette perception extrasensorielle mais elle se fait avec un mélange de douceur et de discrétion qui laisse la place à des chutes de studio, des fins de morceaux non édités, des bruits de circulation automobile, le bruit des vagues. « In Knots » semble être le micro-bruit permanent de nos communications globales, de nos destructions totales sur un fond profondément harmonique d’orgue d’église. « I Wanted The Word Magnetism To Describe Their Relationship », le dernier morceau de l’album mêle accordéon, poésie et un petit entrelac synthétique qui aurait pu être sur le dernier Treasury of puppies à moins que ce ne soit la bande-son au ralenti d’un jeu vidéo low-tech. Un album magnifiquement intriguant et addictif.
Eternal Dust « Spiritual Healers, Defence Lawyers » LP (Lulu’s Sonic Disc Club)
Premier album de ce groupe de Sydney dont le son élégiaque est d’un charme immédiat. Les chansons se font vite caméléon dans les brumes d’un sordide matin glacial qui ne se termine jamais. Il y a d’abord cette basse qui évoque immanquablement Jean-Jacques Burnel et qui contribue à renforcer l’impression d’être en 1985. Mais il faut se sortir cette idée de l’esprit et prendre l’album comme il est, un espace de confluence. Il y a ensuite ce synthé omniprésent qui liquéfie toute la production, impulse ses lents mouvements lunaires, ses points d’orgue et ses digressions. La voix androgyne au possible glisse le plus souvent sur cette combinaison basse/synthé à laquelle la guitare ajoute des ornements scintillants et souvent presque virtuoses. A ce titre « Teddy bear venom » a le charme vaporeux d’un bon vieux Blank Realm. « Seventeen » et ses choeurs fantomatiques est d’un glam-wave évanescent. Prenant souvent la forme d’une dérive faussement macabre sur une gondole dans les sombres ruelles d’un subconscient traversé de flashs blafards, l’album se termine pourtant dans une hallucination trépidante en forme de cavalcade dans un décor irréel (« Cowboy song »). Il n’y a rien de véritablement explicable dans « Spiritual Healers, Defence Lawyers », simplement une petite sensation d’éternité qui germe doucement au fil des chansons comme un énième mirage.
Cheater Slicks « Ill-Fated Cusses » LP (In The Red)
Il est difficile de retranscrire le bonheur intense ressenti dès les premiers accords de « Nude intruder », morceau d’ouverture de ce treizième album studio de Cheater Slicks, légendes de Columbus, Ohio. Il y a la crudité de guitares qui semblent aussi vivaces qu’au premier jour. Il y a ce chant-râle qui semble tellement loin et qui donne l’impression de porter à bout de bras des morceaux aux racines profondes que ces arbres remarquables qui ont marqué nos rétines à jamais. Outre les membres d’origine, les frères Tom & Dave Shannon et Danna Hatch, James Arthur (Fireworks/Necessary Evils) et Will Foster (Guinea Worms) ont également prêté main forte, ce dernier se chargeant même de l’enregistrement (comme il l’avait déjà fait pour leur magistral opus « Walk into sea » en 2007). La reprise de Charlie Feathers, « Cold Dark Night », est d’un beauté qui laisse sans voix. J’ai toujours cru que le propre des grands groupes étaient de parvenir à sublimer des reprises, à effectuer ce petit pivotement qui fait voir la chanson sous un autre angle. Au sommet de sa versatilité et de ses 35 ans de carrière, Cheater Slicks est capable de dérouler un long poème noisy (« Lichen ») autant que des ballades déchirantes comme « Garden of memories », le frénétique garage punk de « Flummoxed by the SNAFU » ou l’épique et larsen-ique « Coming back to me », démontrant qu’on peut manier les coups de masse avec l’élégance d’un escrimeur olympique. Le superbe « Far away distantly » qui clôt l’album synthétise le son du groupe, reconnaissable entre mille, une merveille de grandeur et de caractère. Sale, tordu, sans compromis, ce « Ill-Fated Cusses » fait un bien fou.
Zyklon B Zombies « Skull » LP (Minimum Table Stacks)
Réédition en vinyle d’une K7 sortie en 1993 sur le label Vanilla. Il s’agit du premier album de ce groupe noise japonais monté entre autres par Hirohito Taneguchi et Junko Hiroshige – j’ai déjà eu la chance de voir cette dernière en concert mais je dois reconnaître ici ma grande inculture en noise japonaise donc ne comptez pas sur moi pour multiplier les références. Cet album est d’une grande intensité, c’est un champ de bataille sonore. Le ciel est lacéré, la terre malmenée, corps et esprits souffrent au milieu d’un fracas rarement interrompu par quelques rondes psychédéliques. Les guitares vont bien au delà de leur utilisation première, elles cultivent des blessures, les transcendent, font voler à l’occasion des voix spectrales dans un univers saturé de toute part. C’est une nuée de sensations, d’aiguilles sonores qui viennent furtivement titiller notre silence intérieur comme un moxa brûlant. Dans cette poésie faussement dégénérative, il surnage en permanence un ou plusieurs éléments captivants, incongruités torréfiées, aspérités plus ou moins polies par les décibels, traînées de dérivations guitaristiques empilées dans un grand feu quasi-initiatique. Le cerveau disjoncte (« My brain broken ») devant la surabondance de sollicitations, la densité paroxystique du maelstrom sonore qui parfois contraste avec le groove rachitique d’une boîte à rythme (« Freaks rap »). Un album aussi exigeant que sublime.
Equipment Pointed Ankh « From Inside the House » LP (bruit direct disques)
Je ne sais pas quoi écrire aujourd’hui parce que l’ami Jeanch est parti. Il y a ce disque d’Equipment Pointed Ankh qui vient de sortir. J’avais évoqué leur superbe « Without Human Permission » l’an dernier. Le très rythmé « Rubber Slacks » est une fanfare sous-marine miniature qui se met en marche en frôlant le deuxième oursin sur la gauche, celui qui est un peu planqué. Direction le flipper à base de kelps qui gesticule déjà à leur arrivée. Dans cet environnement troublant qui résiste aux vagues et aux courants, l’électronique clignote beaucoup tout en déraillant doucement, sans perdre le tempo alors que la trompette se bouche. T’étais un peu « L’homme tombé du ciel », avec ce côté anglo-normand extra-terrestre et justement ce disque vient du Kentucky. Y’a pas de secret si ce n’est peut-être le morceau donnant son titre à cet album qui, dans son cœur, s’ouvre à un texte lu d’une voix douce, de celles qu’on se prononce dans les grands fonds marins ou à la la lueur d’une lune généreuse. Les fleurs sont vertes et le fruit ressemble à une olive. C’est un herbier de Posidonie qui se découvre sous nos yeux écarquillés, quelques notes de piano trop aigües ou trop graves, à la traine dans le vortex intérieur. « Swords against the Ritz » s’écoute très fort en se dirigeant vers la sortie qui est au fond de l’espace.
The Drin « Today My Friend You Drunk the Venom » LP (Future Shock/Feel It/Drunken Sailor)
Troisième album de ce groupe de Cincinnati emmené par Dylan McCartney (The Serfs, Crime of passing). « Today My Friend You Drunk the Venom » est un immense boa constricteur qui s’enroule très lentement autour de nos oreilles et exerce ensuite une pression totale provoquant l’achat immédiat. Bon ce n’est pas tout à fait ça mais vous voyez l’image. L’album se construit lentement sur la force d’une intro quasi chamanique et d’un premier morceau (« Venom ») particulièrement vorace, basse/batterie en lancée kraut-esque, synthé qui décroche le ciel illuminé, voix crépusculaire. L’enlacement intervient pendant le dub-esque « Eyes only for space », la basse exerçant sa chaude et forte pression alors que les percussions secouent l’esprit déjà embué par un puissant écho. On en vient ensuite au grand « Stonewallin' », un des sommets du disque, dont le rythme trépidant met en valeur les plis et replis d’une guitare tournoyant dans des teintes jaune-orange, les chœurs oubliant brièvement les micros comme si le morceau sortait de l’enregistrement, devenant un éclat de vie entre nos murs intérieurs. On revient ensuite sur des chemins certes toujours glissants mais gardant cette fugace impression de sombre vérité crue. L’acidité des derniers morceaux et notamment du motorique « Mozart on the wing » prolonge cette conviction que The Drin nous partage ici un poison fascinant et éminemment personnel.
